Jeu de rôle équin
 
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 Der Rattenfänger von Hameln. [L]

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Plume Brisée

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MessageSujet: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Dim 20 Mai - 3:34


Der Rattenfänger von Hameln
Il s'était attendu à trouver les gorges de Galamus. Mais il avait pu perdre son chemin, emprunter le mauvais sentier, ou tout simplement inventer ce lieu qui s'était pourtant collé à sa rétine il y a des années de cela, lorsqu'il avait été plus jeune, plus distrait, plus insouciant et moins enclin à observer véritablement les choses. Ce qu'il avait en face de lui ne pouvait être les gorges. Ça n'avait rien de rationnel, comme si la nature s'était acharnée à gribouiller, maculer, déchirer du bout de sa mine de plomb un large espace laissé ensuite à son sort, et dans lequel se battaient maintenant férocement faune et flore, cette dernière aigrie et comme rancunière. Les ronces se chevauchaient les unes les autres, tentant de se couronner des épines les plus pointues. Au fond, rien ne remuait, si ce n'était l'ombre qui poursuivait les pérégrinations d'un soleil malingre et plus distant encore qu'à son habitude, comme si cet endroit là n'avait pas mérité la compagnie du jour.

Plume Brisée avait connu des endroits maudits, hantés, tétanisés par le mauvais sort. Il lui semblait qu'il avait affaire à l'un de ces endroits. Son premier instinct fut de rebrousser chemin. Il ne pouvait trouver dans ces ténèbres griffues l'Isis qu'il cherchait tant ; son éclat aurait déjà dissipé l'obscurité et il l'aurait aperçue, comme un flambeau ardent écartant et racornissant les arbustes mal intentionnés. Ce territoire ne lui offrait que la promesse de la solitude, d'une escapade pénible et lente, peut-être éternelle. Il avait hésité et longuement réfléchi, tandis que son ombre se tournait déjà vers cette vaste étendue condamnée, ravie de pouvoir se fondre dans l'abysse pour enfin se détacher de ses pas et goûter à une brève liberté.

Il réalisa rapidement que de petits sentiers grossièrement taillés permettaient d'échapper à l'humeur vengeresse des ronces. Il hésita entre celui qui partait à gauche et celui qui partait à droite mais ne trépigna pas longtemps : ils le mèneraient sûrement tous deux au même endroit. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il goûterait sans broncher à l'aventure que lui préparait le destin.

Le ciel se couvrit rapidement d'un tapis gris dont il secoua la poussière. Une pluie fine, âcre et froide, vint piqueter la terre d'un peu d'eau. Bientôt, l'odeur du pétrichor se souleva, ferreuse, étrangement agréable. Plume Brisée fit halte et regarda en arrière. Il lui semblait que le chemin se refermait sur ses pas ; que les branches se précipitaient sur ses talons au moindre sabot qu'il soulevait et retombaient par terre pour lui barrer le chemin.

Pourquoi était-il ici ? Que voulait-on lui dire ? Que trouverait-il ?

Un couinement interrompit son inconscient. Plume Brisée baissa les yeux.

Là. Et là. Et là-bas encore. De petites silhouettes noires qui s'agitaient. Elles rampaient rapidement d'une racine à l'autre et échappaient aisément aux pièges qu'avait posé la nature, trop malignes pour ces traquenards grossiers. De temps à autre, elles s'arrêtaient. Leurs petits yeux luisants fouillaient terre, ciel et air, leurs museaux s'agitaient avec la même frénésie. Puis elles reprenaient leur manège. Le bruit de leurs griffes, le sifflement chuintant de leurs halètements, le couinement suraigu ; tout cela lui avait échappé, mais maintenant qu'il avait vu, entendu, tous ses sens s'en préoccupaient.

Un rat disparu dans la pénombre, certain d'y trouver son chemin.

C'était donc ça.

La pluie s'espaça. Elle ne laissa bientôt plus que de la vapeur et de la tristesse qui pendait aux épines.

Plume Brisée reprit sa marche. Il ne brisa le silence qu'une fois arrivé bien haut. Il distinguait quelque chose qui ressemblait à un pont végétal, l'un de ces ponts du diable qui grincent et protestent contre le poids du voyageur en vie.

" Il était une fois, il y a fort longtemps, une bourgade que l'on connaissait et que l'on connaît encore, pour ceux qui ont la malchance de la traverser, sous le nom d'Hamelin. C'était alors une ville dont la prospérité ne faisait aucun doute ; ses habitants étaient fort riches, fort gras, et fort fiers de vivre là. Mais ils étaient, en réalité, certaines des créatures les plus cupides, les plus méchantes, les plus nauséabondes que l'on ait pu trouver sur cette terre...  Ils étaient régis par l'or qu'ils possédaient tant et qu'ils répugnaient aussi tant à donner. "

Il ne trouverait certainement pas d'auditoire attentif dans ces profondeurs. Mais les rats avaient une ouïe particulièrement sensible.
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Harmonie

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Mer 23 Mai - 11:33



Le soleil ne brillait guère plus qu’une lampe à huile. Si l’on en devinait le cercle lumineux derrière les nuages cotonneux, sa chaleur ne perçait pas la voûte. Le printemps s’échappait du monde, inconstant. Il irradiait tantôt les êtres d’une lourdeur étouffante pour ensuite mieux les piéger dans des nuits froides et humides. Harmonie s’était laissée avoir sans y penser, sans même s’en inquiéter. Fatiguée, elle s’était allongée à la belle étoile et avait passé la nuit à somnoler en frissonnant. Elle n’avait pas véritablement dormi.

Depuis combien de temps la petite jument ne dormait-elle plus ? Les jours s’allongeaient, infinis, et les nuits s’étiraient et se raccourcissaient dans un ballet imprévisible qui la berçait sans la reposer. Elle fermait les yeux parfois, se laissait croire que le silence la délivrerait ; puis elle rouvrait ses paupière sur le monde, contemplait sa solitude et écoutait sa vérité, celle qu’elle seule connaissait. Le silence n’existait pas.

Harmonie perdait le peu d’espoir qu’il lui restait. Elle cherchait, sans relâche, l’endroit du monde qui ne connaîtrait plus aucun bruit. Elle errait sur toute l’île sans trouver ce petit coin de paradis. Existait-il ? Le doute la dévorait. Quand elle ne pouvait plus supporter cette vie, la palomino retournait auprès de son prince, cherchait du réconfort dans sa présence, de l’espoir dans sa confiance. Puis elle repartait, fouillait ce monde qui la rejetait. Ou était-ce elle qui l’avait rejeté ? La différence, minime et subtile, lui échappait. Le souvenir de ce jour fatidique où tout avait basculé, se refusait à elle. Il s’étiolait, disparaissait ; ne restait que la robe dorée de sa mère et les crins blancs de sa jumelle.

La petite jument referma les yeux. Elle s’était toujours persuadée que la mort la prendrait tôt, qu’elle ne survivrait guère le temps de vivre vraiment. Alors que le sommeil la fuyait, elle savait que l’heure viendrait bientôt. Elle avait déjà trop vécu, elle n’en espérait pas tant. Quinze années à errer sur terre, à forger une nouvelle famille à défaut de vouloir connaître la sienne. Que le monde était petit… elle faisait désormais partie du même arbre généalogique que la jument pie qu’elle s’était efforcée d’effacer de sa vie. La solitude lui allait bien mieux. Harmonie ne savait pas se faire d’amis.

Encore aujourd’hui, plus d’un an après ce fameux jour qui avait failli lui coûter la vie, la petite jument revoyait le tigre, roi de la jungle, bondir sur son dos et déchirer sa cuisse. Elle frissonnait à ce souvenir et grimaçait à celui de l’étalon noir qui l’avait accompagnée alors. Pauvre fou qui se méprenait sur ses sentiments, elle n’en doutait pas un instant. Elle ne le haïssait pas pour autant, mais ne l’appréciait pas non plus. L’indifférence transformait son cœur en statue de pierre. Il lui arrivait même de regarder son bel Aelis sans le voir vraiment, l’œil vide de tout sentiment. Comme elle s’en voulait pour cela…

Néanmoins, Collapsing avait exigé d’elle qui l’écoute et cela, elle n’arrivait pas à lui pardonner. Toute sa vie elle n’avait fait qu’écouter, pencher la tête de côté et laisser les autres déverser sur elle leur poison. Elle écoutait constamment, à l’affût des insultes, des remarques déplacées, des mauvais mots que l’on ne cessait jamais de proférer. Même quand elle n’écoutait plus, elle continuait d’entendre le chant langoureux qui s’insinuait dans son cerveau, titillait son esprit et exigeait son attention. Le monde entier lui réclamait d’écouter. Encore et encore, toujours écouter.

Harmonie était fatiguée. Qui l’écoutait, elle ? Elle ne savait même plus ce qu’elle avait à dire, perdue dans son mutisme. Une seule chose était sûre : elle voulait le silence. Parfait, complet. Ce silence que l’on ne connaît jamais. Ce silence qu’on lui refusait depuis sa naissance. Elle essayait d’en rêver, mais n’y arrivait jamais. Elle tentait parfois de l’imaginer, mais le bruit, les sons, tout l’en empêchait. Le silence… Dans la mort enfin, elle le connaîtrait. Oui, la mort serait une délivrance. Il ne pouvait pas en être autrement. Elle ne voulait pas croire que, de l’autre côté, un charivari l’attendait.

Une rumeur glissa entre les ronces et ramena la jument à la vie. Le murmure ondulait sur le sol sur lequel elle s’était allongée et résonnait à l’intérieur de son corps. Des bruits de pas diffus qui perturbaient le repos qu’elle n’atteindrait jamais. La palomino rouvrit les yeux. Les ronces couraient tout autour d’elle, emmêlées les unes aux autres, dangereuses. Harmonie pria soudain pour que les épines s’étendent, s’enroulent autour de son vieux corps et la piègent à jamais. Qui viendrait la chercher ici, la déranger ? Peut-être pourrait-elle enfin accéder au sommeil et au silence.

Un couinement la tira de ses espérances. Un rat glissa le long de son ventre, grimpa un antérieur et s’approcha de l’encolure prudemment. Depuis combien de temps la palomino n’avait-elle bougé ? La douleur remonta ses jambes quand elle frissonna sous un nouveau coup de vent. Il était temps de quitter le monde des morts et de retourner supporter les vivants.

Le tumulte des pas s’arrêta enfin, mais fut bientôt remplacé par une voix. Contre son gré, Harmonie écouta, habituée à tendre l’oreille quand on l’exigeait. Une histoire fort éloignée de ce que pouvait connaître un équidé, mais elle-même ne savait plus si elle appartenait aux uns ou aux autres. Elle ne se permettrait pas de juger.

Dans un râle, la jument se redressa. Il lui fallut plusieurs étapes pour déplier son corps et soulever son poids. Sa carcasse n’était pas si vieille, pourtant. Mises à part les dix griffes sur sa croupe, elle était même presque neuve. Néanmoins, son esprit se fatiguait vite et se reposait peu. L’un ne marchait pas sans l’autre, malheureusement. Harmonie se sentait donc vieille sans l’être tout à fait et la mort ne lui faisait plus autant peur qu’avant. Elle espérait parfois qu’elle vienne vite. Cependant, les dieux ne faisaient jamais selon la volonté des vivants. Cela, elle l’avait compris depuis longtemps.

Harmonie s’extirpa des ronces, les jambes et le corps griffés par les épines. Elle ne réagit même pas aux centaines de picotements qui la tiraillaient de tout côté. Comparée aux cicatrices qui barraient sa croupe, toute douleur lui semblait futile. Elle ne ressemblait guère à grand-chose, le pas tanguant, les crins emmêlés et la tête basse de fatigue, mais cela, elle s’en fichait. Quel effort méritaient les autres ? Eux-mêmes n’en faisaient aucun à son égard, à part celui de réclamer son temps et son attention. Elle n’attendait plus rien d’eux. Tôt ou tard, celui-ci finirait sûrement par la dénigrer aussi et elle l’écouterait sans réagir, impassible, comme elle y était habituée.

Voilà bien une histoire… (Sa voix grinça au fond de sa gorge, ironique.) qu’il ne faudrait pas conter à n’importe qui.

Ils étaient en terre dominée – ou bientôt dominée – et la cupidité de l’or ne se différenciait guère de la soif de pouvoir. La palomino n’avait jamais cherché à contrôler les autres, elle ne se contrôlait déjà pas elle-même, mais elle savait que certains se précipitaient dans une course folle pour la dominance. Sa propre fille participait. Ces autres-là, ceux qui cherchaient à obtenir le pouvoir, rechignaient à le donner. Ils seraient fiers de leurs territoires assurément. Mais cette fierté-là, Harmonie ne la comprenait pas.

Et qu’arrive-t-il donc, à ces gras cupides ?
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Plume Brisée

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Jeu 24 Mai - 16:04

Est-ce l'oeil qui ignore, ou la pénombre qui voile tout de son regard éteint ? Un trésor aurait pu se cacher, coffre éventré vomissant perles et diamants sur le sol, qu'il n'aurait peut-être pas remarqué les merveilles et les auraient foulées, écarté aveuglement, comme il avait écarté les épines. Mais il s'était aussi perdu dans un autre monde, dans lequel on ne menace pas de tomber dans l'abysse à chaque pas mais dans lequel on trébuche sur le vice, les yeux éteints par l'habitude, se baissant pour nouer encore le lacet qui fait défaut et semble s'allonger un peu plus à chaque enjambée.

Un rat fila entre ses jambes et se dirigea, zigzaguant pour éviter de devenir la proie facile d'un oiseau, vers le pont qu'il devinait non loin de là, n'hésitant pas à l'emprunter pour disparaître vers il ne savait quelle autre dimension. Le pont menait forcément vers un quelque part touché par cette grâce étrange qui transforme les lieux en mystères aux apparences trompeuses. Il était après tout sur un territoire connu pour ses cachotteries.

Mais il n'y était pas vraiment. Il était sur une place couvée par des maisons biscornues. Les gens y négociaient âprement les prix des denrées vendues sur les étals. Ils levaient des doigts griffus et menaçaient avant de cracher leurs prix. Le sang des bêtes que l'on avait égorgées, déplumées, vidées sur place se frayait un chemin dans l'épaisse poussière et formait un petit ruisseau trop poisseux pour être entraîné par un courant. Il cheminait péniblement jusqu'à la rigole pour se mêler avec l'urine, l'eau de pluie et la langue des chiens errants, silhouettes faméliques filant elles aussi entre les jambes, la truffe collée à cette piste, lapant le filet rubicond comme pour empêcher quiconque de suivre sa trace.

L'or brillait dans cet endroit-là, mais son éclat était aussi peu remarquable qu'au milieu des ronces. Il était comme frappé d'infamie, bien que ceux qui l'avaient en mains n'aient pu sentir que son poids et entendre son chant entêtant.

Plume Brisée tourna la tête, attiré par des ronces qui se soulevaient. De l'amas d'épines jaillit une silhouette dorée. Il était donc là, le trésor. Teinté lui aussi d'un quelque chose, mais finalement visible.

Il se demanda si le sort s'amusait à lui jouer une farce ; il y a de cela quelques semaines il avait croisé une pouliche presque dorée, et voilà que la jument, plus âgée, qui apparaissait comme un soleil abasourdi par son propre rayonnement, portait-elle aussi cette robe qu'il cherchait et dont il avait pensé, avant de s'aventurer ici, qu'elle n'aurait pu se fondre dans la pénombre.

Il avait eu tort. Certaines âmes peuvent choisir de s'éteindre et de se glisser dans l'embrassade des épines.

Elle aurait pu être à l'affût, mais ses yeux semblaient lourds, sa démarche hésitante - peut-être ses mots l'avaient-ils réveillée.

Ce n'était pas Isis. Il avait rencontré une petite fille qui aurait pu ressembler à Isis. Il croisait une jument, qui devait avoir à peu près son âge, qui revêtait-elle aussi des atours similaires. Il se demanda s'il la reconnaîtrait vraiment. Si son éclat transpercerait les années et son oeil pour la lui révéler dans toute sa splendeur.

Isis devait-elle être splendide ? Non. Isis devait juste être. Elle aurait pu se présenter à lui recouverte d'ombre, couvant l'orage, ensorcelée par quelque malédiction qu'il l'aurait quand même prise avec lui et emmenée dans un vaste monde dont elle découvrirait les histoires - et il en avait une pour mille et une nuits.

La voix de l'inconnue grinça. Elle était très différente de celle de cette fillette, Commedia dell'Arte, qui l'avait abordé avec toute l'insouciance qui caractérise certains enfants de cet âge. Non, il y avait là quelque chose d'usé, de terni, comme les pièces d'or trébuchantes, comme ce corps doré mais pourtant camouflé dans l'ombre.

Ses yeux effleurèrent des cicatrices. Elles devaient avoir une histoire. Mais il ne savait pas si elle serait intéressante.

" Le conte fait la morale, " répondit-il, " Pas son conteur. "

Il ne donnait que l'histoire. Souvent, les protestations, les vociférations, les nez retroussés et les esprits offusqués n'étaient que ceux qui s'étaient sentis visés, avaient reconnu un de leurs vices, n'étaient pas préparé à le voir apparaître sans l'artifice qu'ils avaient construit pour le farder dans leur esprit, y justifier sa présence.

Plume Brisée baissa les yeux. Les rats se multipliaient. Ils n'avaient pas peur de ces deux créatures immenses qui passeraient ou pourriraient dans leur domaine. Le pont menait peut-être à leur royaume. Il y avait, après tout, un royaume des singes, dont il n'avait pas pu trouver le maître.

Les rats auraient pu conter son histoire aussi bien que lui. Il est bien connu que tous les rats se connaissent, et qu'ils savent tout de ce qui se passe à l'autre bout du monde, puisqu'ils sont partout et sont invisibles, comme les trésors perdus dans cette espèce de brume, comme les juments mordorées parmi les épines.

Elle lui posa une question. Plume Brisée la dévisagea, appréciant sa curiosité. Il ne s'était pas attendu à raconter pour une autre, mais c'était mieux ainsi. Les histoires devaient être entendues, si elles voulaient survivre. C'était-là l'une des particularités qu'elles partageaient avec les maladies, avec les rats ; elles se propageaient très vite en tombant dans d'autres oreilles, et elles étaient ainsi partout, toujours prêtes à saisir leur chance.

" Les habitants ne réalisèrent que progressivement que les rats envahissaient la ville. Il y a de la vermine dans chaque cité ; on en trouve dans les granges, dans les garde-mangers, dans les cales des navires amarrés dans les ports. Mais la ville d'Hamelin grouillait de rats. On les trouvait dans les lits, sous les tables, sur les toits, dans les cheminées... Ils étaient chez le boucher, le boulanger, le tailleur. Ils étaient, comme le sont tous les rats par ailleurs, insatiables. Ils dévoraient tout ce que leurs dents pouvaient mordre. Comme les hommes, ils étaient avides de trésors. Ils s'emparaient des étoffes, des bijoux, des  pièces d'or... Et amassaient les richesses dans les égouts de la ville. "

Oui, cela aussi, il pouvait le voir. Un cri jaillissait de derrière un étal. Un marchand poursuivait un gros rongeur qui emportait une denrée rare entre ses dents. Mais à peine avait-il fait un pas, brandissant la première chose qui lui été tombée sous la main, qu'une dizaine d'autres rats surgissaient de la pénombre pour se saisir de toute sa marchandise.

" Êtes vous n'importe qui ? " demanda-t-il finalement. Il n'avait aucune crainte et ne la soupçonnait pas vraiment d'avoir de mauvaises intentions. Mais elle avait après-tout surgi brusquement, inattendue, si bien dissimulée. Elle pouvait aussi cacher sa vraie nature.

Il était aussi raisonnable d'affirmer que la vérité l'intéressait peu, si elle dénaturait un conte.
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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Mar 29 Mai - 10:26



Les ronces s’accrochaient à ses poils dorés, crissaient sur ses sabots et éraflaient sa peau. La douleur piquait ses jambes, mais la jument n’y faisait pas attention. Le regard vide, elle fixait le néant. Elle était là sans l’être vraiment. Les mots la percutaient, s’enroulaient autour de ses oreilles et glissaient jusqu’à ses tympans. Elle entendait. Elle écoutait. Le murmure du vent dans les feuilles, le couinement des rats qui pullulaient, slalomaient entre les épines, le conteur à la robe sombre et le chant, incessant, vicieux et venimeux. Harmonie écoutait tout, comme on le lui avait toujours demandé, car c’était la seule chose que l’on attendait d’elle, la seule qu’elle savait vraiment faire.

Le conteur se dédouana de toute responsabilité et la jument sourit faiblement. Il lui paraissait si simple de rejeter la faute sur les mots, aussi simple que de rejeter la faute sur les autres. Ils n’étaient pas si différents, l’étalon sombre et la petite jument. Il se réfugiait dans son propre monde et ne donnait que l’illusion de le partager avec les autres. Ce qu’il voyait en contant, Harmonie ne le voyait pas. Ce qu’il disait, elle ne l’imaginait pas. Impassible et immobile, la jument laissait les mots l’atteindre, mais ne répondait pas. Elle écoutait, commentait rarement. Une oreille attentive, c’était tout ce que l’on attendait. Alors elle écoutait.

Harmonie leva ses yeux clairs sur l’étalon. Que deviendrait le conteur s’il n’y avait plus personne pour l’écouter ? Alors elle l’encourageait. D’un sourire, d’un hochement de tête, elle mimait l’intérêt. Elle pourrait lui dire combien elle s’en fichait, qu’il était inutile de continuer. Elle pourrait avouer qu’elle ne répéterait jamais ce qu’elle entendrait de sa bouche, que l’histoire mourrait avec elle. Elle pouvait, mais ne le faisait pas. Elle préférait mentir, le laisser croire que tout ceci avait un sens. Lui laisser l’illusion que le conteur avait trouvé bon public. Oh ! elle l’écoutait vraiment. Elle comprenait les mots, analysait les phrases et avalait l’histoire. Mais son rôle s’arrêtait là.

Car Harmonie n’imaginait pas.

La palomino détestait cela. Les illusions de l’esprit, les espoirs vains, les rêves inutiles. L’imagination bouffait le monde, mais ne le portait pas. Les mirages ne formaient pas un être, ils l’emportaient vers sa perte. Perfide, l’imagination faisait croire au monde que l’impossible ne l’était pas, qu’il restait encore des choses à attendre de la vie. Harmonie avait cessé d’attendre depuis longtemps. Le hasard, le destin, le libre arbitre… tout ceci n’existait pas. Les dieux se jouaient du monde, le caressaient dans le sens du poil pour mieux l’écraser quand ils se lassaient. Il n’existait pas d’échappatoire.

Harmonie y croyait autrefois. Combien elle avait rêvé ! À quoi cela l’avait menée ? Elle pourrirait seule et cinglée, moquée de tous, détestée du monde. Elle avait eu des espoirs. Elle avait imaginé, tant et tant imaginé, que sa réalité pouvait changer. L’imagination l’avait bouffée. Les rêves étaient beaux, mais au réveil, il ne restait que la vérité. Dure et triste vérité. Son monde ne changerait jamais. Vicié jusqu’à la moelle, il l’accompagnerait jusqu’à la mort. Son dernier espoir était là : que la mort la sauve de tout ce bruit.

Les rats…

Ils glissaient contre ses sabots, couinaient constamment et filaient, ombres mouvantes, sous les ronces sans se laisser mordre par les épines. Ce n’étaient pas eux qui dérangeaient le monde du conteur et de son auditoire. C’étaient les deux équidés qui perturbaient le monde des rats. Ils étaient chez eux ici, connaissaient la plaine par cœur. Sans peur, ils grimpaient le pont de ronces, se mêlaient aux ombres, traquaient leurs proies. Que pouvait bien manger un rat ? Certainement pas l’or et les bijoux. Avides de richesses ? Ce n’étaient que des rats. D’incroyables petites boules de poils qui piaillaient à tout va. Un seul d’entre eux faisait plus de bruit que la jument silencieuse. Des nuisibles, en effet, pour la palomino qui n’aspirait qu’au silence.

Tant de rats au même endroit… Quel vacarme ce devait être…

Harmonie se fichait pas mal des maladies, des dégradations et autres phénomènes que l’on attribuait aux rongeurs. La jument avait ses propres priorités. Que l’un d’eux approche et la contamine… elle le regarderait faire sans réagir. La mort ne la dérangeait pas, la douleur ne l’effrayait plus. La seule chose qui lui faisait peur, qui broyait ses tripes et soulevait son cœur, c’était d’imaginer que rien ne pourrait jamais la sauver du fracas du monde sur sa vie pourrie.

La jument claire releva les yeux des rats pour fixer le conteur. L’histoire s’arrêtait là, sans qu’elle n’ait vraiment commencé. Elle battit des cils plusieurs fois, pivota les oreilles dans tous les sens, assiégée par les bruits qui l’entouraient. Si elle était n’importe qui ? Harmonie sourit. Sourire amusé sur des lèvres habituées au mensonge. Cette fois, elle ne mentait pas. L’étalon posait là une drôle de question et la jument prit son temps pour répondre.

Un faux silence s’installa entre eux. Les voix ne résonnaient plus, mais les rats continuaient de crier. Harmonie glissa son regard sur les ronces et les arbres alentours. Le vent se leva soudain et la frappa de plein fouet. La jument se laissa inonder par le chant. La colère grondait en elle, la menaçait sans mots. Ils n’aimaient pas cela. Ils détestaient, même, qu’elle écoute un autre. Peut-être était-ce pour cela qu’elle restait quand elle aurait pu s’enfuir. Qu’aurait fait l’étalon, si elle s’était enfuie ? Le conteur ne l’aurait sûrement pas rattrapée. Il ne l’avait même pas vue avant de se mettre à conter. Il n’avait pas besoin d’elle. Elle non plus, elle n’avait pas besoin de lui. Mais quel délice c’était de les entendre hurler !

Si seulement… répondit-elle d’un ton amusé. Mais mon histoire n’a rien à voir avec Hamelin et ses rats. À part le bruit, peut-être… (Elle marqua une pause, réfléchissant sérieusement à un problème qu’elle était bien la seule à comprendre.) Dis-moi donc comment ils ont fait pour se débarrasser de ce boucan ?
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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Mer 30 Mai - 15:12

Les rats voient très mal. Cela explique peut-être le chaos qu'ils provoquent, la fébrilité de leurs mouvements, leur tendance à toucher du bout d'un nez toujours agité ce qu'ils croisent, qu'il s'agisse d'un trésor ou de la dent acérée d'un piège prêt à se refermer pour broyer entrailles et os. La pénombre de l'endroit ne doit pas les gêner. Ils effleurent de leurs moustaches les épines et savent comment éviter ces plantes qui ne sont pas carnivores mais presque charognardes. Que protègent-elles, les ronces ? Des fruits ? Le printemps ploie partout ailleurs les branches sous leur poids, mais cette terre là ne semble faire naître que des ombres, des rats, des ombres de rats.

Elles pourraient protéger les rats, ou protéger le souvenir d'un passé plus glorieux. Plume Brisée lève la tête. Le soleil demeure dissimulé derrière un large nuage à peine opaque. Il est lâche et fainéant.

Si les rats voient mal, ils entendent et sentent bien. Ils ont aussi une voix particulièrement stridente, particulièrement distinctive, qui ne peut-être confondue avec le cri d'un autre animal. Les habitants d'Hamelin n'avaient pu prétendre que le fléau qui s'abattait sur eux n'existait pas, ou avait une autre nature, tout simplement parce que le grattement des griffes, le couinement suraigu, le regard luisant... Tout cela annonçait la présence de la vermine, mais ne garantissait pas de pouvoir attraper plus que son ombre glissant sur le mur, disparaissant dans un trou dont l'on a jamais soupçonné l'existence.

Comme l'on ne soupçonne pas la faille par laquelle s'engouffre le vice, qui tempête et gronde dans un esprit dès lors qu'il s'y est immiscé, réclamant de l'âme prisonnière de ce nouveau maître qu'elle se plie au moindre de ses désirs, qu'elle mette ce corps en marche afin qu'il se dirige vers la damnation.

Il pense avoir croisé quelques âmes possédées. Elles avaient de la conversation mais cachaient leurs intentions ailleurs. Et il n'aimait pas particulièrement être sur ses gardes.

Qui aurait-voulu le retenir ? Il était conteur. Si on peut aimer en garder un auprès de soi quelques temps, on réalise bien vite que c'est la liberté qui fait son charme et, comme l'oiseau sauvage que l'on a cru pouvoir emprisonner, on le relâche avant qu'il ne rende son dernier soupir.

Cela si l'on a une belle âme. Pas celle d'un tyran qui désire voir les autres souffrir autant que lui.

L'âme qu'il a sous les yeux n'est pas possédée, pas tyrannique - mais elle a quelque chose. Elle écoute, prête l'oreille, mais elle ne vit pas le conte. Plume Brisée préfère les âmes vivantes aux âmes presque mortes, mais ce ne sont pas ses mots qui ramèneront la jument à la vie. Ce n'est pas son rôle.

Il est l'ombre de l'aiguille qui court sur le cadran. Fuyante, anticipant la prochaine minute, disparaissant d'une vie et l'envahissant tour à tour, dépendamment de la position du soleil.

Le vacarme.

L'étalon la regarde. Elle a retenu cela. Le bruit. Peut-être est elle influencée par les couinements des rats qui grouillent, se heurtent, se reconnaissent confusément en s'effleurant du bout du nez. Quelle vie se doit être, celle d'un être qui ne voit presque que des tâches floues, incapable de distinguer entre l'ennemi et l'être aimé. Si les rats d'Hamelin aimaient l'or autant que les hommes, ils ne pouvaient en voir que l'éclat flottant, la promesse vaporeuse. Est-il plus pur de désirer l'éventualité de la beauté, plutôt que sa réalité rendue évidente par un œil aiguisé ? Il l'ignore. Voilà longtemps qu'il n'a pas désiré quelque chose qui ne soit pas Isis.

Isis est recouverte d'or et d'ambre.

Un couinement perçant, plus aigu encore. Plume Brisée baisse les yeux. Deux rats se font querelle ; ils oublient bien vite les arguments et se répondent avec leurs deux dents de devant, qui tailladent la chair et rutilent d'un sang rubis. Il repense à sa rigole écarlate, aux chiens qui lapent les grosses gouttes. C'est étrange, ce que peut contenir un corps si petit.

Les autres rats se pressent, interrogent, tendent leurs museaux frémissants pour mieux comprendre. S'ils sont des rats civilisés, ils formeront une ronde et observeront, attendant que l'un des combattants ne s'abatte. S'ils ne sont que des rats, ils s'enivreront de l'odeur ferreuse de l'hémoglobine et s'attaqueront à leur compagnon le plus proche, transformant ce champ de ronces en un champ de bataille. Et les épines ploieront vers le sol pour goûter cette nouvelle pluie.

Plume Brisée lève les yeux. Il regarde le pont.

La voix de la jument le détache de sa contemplation et il l'observe. Encore une fois, elle mentionne le vacarme, le relie à sa propre existence. Ses yeux glissent jusqu'à ses oreilles. Elles sont normales. Rien d'ensorcelé.

Le roi Midas avait des oreilles d'âne...

Mais ce n'était pas l'histoire qu'il avait choisi pour aujourd'hui.

Les yeux tombent à nouveau sur le pont végétal. Une silhouette désincarnée le traverse. C'est son joueur de flûte, les joues creusées sur sa musique.

" En faisant plus de bruit. "

Les rats s'éparpillent. A terre, une petite mare de sang, dans laquelle baigne une créature encore haletante. Les rats respirent souvent brusquement. Ils halètent plus qu'ils n'ingèrent l'oxygène.

Voient-ils bien la mort ?

" Un jour, un homme traversa le pont qui menait à Hamelin. Il ressemblait à un vagabond, mais ses yeux luisaient d'une intelligence qui interdit aux enfants de lui jeter des pierres dessus. L'homme se rendit jusqu'au conseil de la ville. Il ne déclina aucun nom, mais affirma que si on lui offrait mille écus d'or, il débarrasserait la ville de tous ses rats. Pour cela, il lui suffirait de jouer de sa flûte. "

Comment décrire un son ? Cela serait difficile. De rendre vivante la mélodie du joueur de flûte d'Hamelin.

" Ils acceptèrent le marché. Le joueur de flûte se rendit dans les rues. Et de toutes les failles, de tous les trous, de toutes les entailles se déversèrent les rats, qui formèrent bientôt un tapis noir et devinrent l'ombre du joueur de flûte, qui les menait jusqu'aux murailles de la ville. "
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Harmonie

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Lun 4 Juin - 12:13



Harmonie ne comprenait pas cette nouvelle chaleur qui brûlait au fond de son cœur. Ou peut-être ne la comprenait-elle que trop bien et essayait-elle de se tromper elle-même, de croire que ce n’était pas vrai. Il y avait quelque chose de familier et de rassurant dans le feu qui parcourait ses veines ; pourtant, la jument en prit peur et se referma sur elle-même, analysa les causes, les conséquences. Était-ce la faute du conteur ? Il la perturbait plus qu’elle n’aurait voulu se l’avouer. Dans ses mots, elle trouvait un nouvel espoir.

C’était cet espoir-là qui la noyait. Cet espoir fou qu’il ait une réponse à ses questions, une solution à ses problèmes. Et s’il savait de quelle manière accéder au silence ? Harmonie attendit, le cœur gonflé d’espoir et d’appréhension. Comme cela lui faisait mal ! Les lèvres pincées sur ses sentiments, la jument ne sut plus de quelle manière elle devait se protéger. Comment faisait-elle pour fuir dans son armure ? Que fallait-il faire pour jouer la comédie ? Harmonie ne savait plus. Le souffle coupé, la jument ne fit plus aucun bruit et se concentra sur le conteur.

En faisant plus de bruit.

La tension retomba dans un rire grinçant, presque glauque. La palomino ne put s’en empêcher, elle se moqua de ses mots. Elle exprima, en quelques expirations saccadées, un mépris furieux et sauvage, incommensurable. Quelque chose que rien ni personne n’aurait pu contrôler. En trois mots, la jument avait détruit sa famille. En cinq mots, le conteur avait détruit… Qu’avait-il détruit ? Au fond d’elle, Harmonie se sentait brisée, lasse et nue de toute énergie. Ce vide-là, elle le connaissait, le côtoyait à longueur de journée. C’était celui qui la maintenait éveillée et la laissait pour morte au milieu des ronces.

C’était ces abîmes que le conteur avait remplies d’espérance. Ce gouffre, au fond d’elle, ne l’avait jamais trahie. Il suintait de cette plaie béante un désespoir dont elle se nourrissait chaque jour, une méchanceté qui lui permettait de rester seule. Mais l’étalon sombre lui avait donné l’envie d’y croire, d’imaginer que ce serait possible. Le silence, enfin ! Quelle idiote elle avait été… Voilà pourquoi elle n’aimait pas cela, ces sentiments viciés. Ils gorgeaient le monde de chaleur et de luminosité pour mieux le plonger dans le froid et l’obscurité.

Elle eut envie de le lui crier : Le bruit n’a jamais sauvé personne ! Qu’il était fou d’y croire et d’inséminer cette idée dans l’esprit de son auditoire. Elle n’en fit rien, consciente de sa propre faute et continua d’écouter l’histoire. Car il ne s’agissait que de cela, au final, une vulgaire histoire transmise d’un être à un autre. Une fiction ridicule pour implanter la morale dans un monde cinglé. Ce qu’il disait, ce n’était pas la vérité. Personne n’avait combattu le bruit par le bruit, personne ne s’était échappé de l’invasion des rats. Peut-être même que Hamlin n’existait pas. Pas plus que les rats.

Harmonie baissa la tête, un sourire amusé aux lèvres. Était-ce cela, la différence entre le vagabond et la jument ? L’intelligence qui brillait au fond de ses yeux ? Peut-être était-ce vrai. La palomino ne s’était jamais vantée d’un intellect surdimensionné. Elle voulait bien croire qu’elle était trop bête pour qu’on la respecte. Pourquoi pas, après tout. Cette idée ne lui déplaisait pas. Elle pourrait même la sauver de certains faux pas. Elle se promit d’y penser, la prochaine fois.

Soudain, la petite jument redressa la tête et vrilla ses yeux clairs sur le conteur. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Les oreilles droites, attentive à ses mots, elle se contenta de le fixer, sans gêne et sans intention particulière.

Elle l’entendait.

Comme une douce mélodie, subtile, discrète, qui s’affirmait à mesure qu’elle tendait l’oreille. Elle se glissa parmi les couinements, les mots et l’histoire, se fit une place au milieu du chant. La flûte l’enveloppa et l’emporta au loin, jusqu’à Hamelin.

Oui, elle aurait pu s’y laisser prendre, elle aussi. Comme les rats qui ont suivi. En vérité, elle l’avait déjà fait. Perdue dans le chant, elle s’était laissée bercer et mener à la baguette. Elle avait écouté, s’était abandonnée à un monde qui n’existait pas. Ce que les rats avaient pu voir, elle le comprenait facilement. Ce qu’ils avaient cru, elle l’avait cru également, naïve et manipulée. Jusqu’au jour où elle avait compris que tout ceci était un mirage, que rien de ce qu’on lui avait promis n’arriverait. À la fin, seule la mort attendait.

Est-ce que tu l’entends ?

Harmonie posa sur le conteur un regard brillant, curiosité mêlée d’une pointe de tristesse. Elle avait de la peine pour tous ces rats qui s’étaient laissés avoir. Un brin de colère aussi, pour cette histoire qui mettait ainsi en scène ces pauvres rats. Un sort qu’elle n’aurait pu souhaiter à personne, pas même au pire de ses ennemis.

Est-ce que tu comprends ce qui les a poussés à le suivre ? (Elle ferma les yeux un instant, se laissa porter par la mélodie du joueur de flûte.) Il faut l’entendre pour le comprendre. (Elle darda sur l’étalon la même curiosité mais, cette fois, sa tristesse avait fait place à une trace subtile d’accusation.) Mais comment raconter cette histoire sans comprendre ce qui est arrivé aux rats ?
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Plume Brisée

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Lun 25 Juin - 20:00

Il avait suivi des chemins tortueux. Des petits sentiers sableux, des grands lacets bétonnés, des labyrinthes dont les murs feuillus chuchotent des devinettes dont les réponses sont cachées sous la langue d'un minotaure bavant, à moitié mort déjà, consumé par la dualité de son être. Il avait suivi le fil d'Ariane et le fil d'Arachnée. Il s'était perdu dans des toiles collantes et des immensités vides, des espaces qui repoussent l'horizon de toutes leurs forces et ne laissent voir à l'oeil que la mort dénudée, abritée sous un soleil qui lui a rongé la peau jusqu'à découvrir le sourire grimaçant de l'os. Il avait bien suivi ; mais il ne pouvait pas toujours suivre les pérégrinations d'une âme malade.

Était-elle malade ?

Qu'est-ce que la maladie ? Est-ce la main tremblante de l'avare sur son lit de mort, qui repousse le crucifix et tend les doigts vers son coffre rempli de pièces dorées ? Est-ce le nourrisson dans les bras de sa mère, la figure exsangue, repu de lait et repu de vie ? Est-ce le moustique posé sur la peau fiévreuse, est-ce le pincement du muscle, la goutte de sang, l'épouvante, la douleur ? Ou n'existe-t-il que l'illusion de la normalité, l'illusion de la santé ? Un fou n'a pas conscience de sa folie. Le monde qui l'entoure lui paraît parfaitement normal. Et les ombres qui y rampent, qui prétendent connaître mieux que lui l'univers, ne sont que des monstres griffus, des inconscients aveugles qui se heurtent à l'étroitesse du monde dans lequel ils vivent. Non, la jument n'est peut-être pas malade. Mais il y a quelque chose qui s'agite, comme un vent rebelle qui refuse de s'adoucir, se braque et part dans la direction opposée, retrousse une jupe, gifle un homme, emporte un ballon plus loin, jusqu'au précipice.

Il avait suivi le chemin qui l'avait mené jusqu'aux tours pointues d'Hamelin. Il avait suivi le joueur de flûte comme un de ses rats, une ombre glissant entre ses chevilles, menaçant de mordre mais trop fascinée pour goûter à cette chair imaginaire. Il pouvait se perdre dans une histoire, parfois. Trop heureux de la connaître, trop attristé par l'idée de la quitter, refusant de lui donner un dénouement sans avoir exploré ses moindres recoins, ses moindres péripéties. Hamelin n'avait rien de charmant, mais il y avait toujours quelque chose de fascinant dans l'exploration du vice et dans la contemplation de la vengeance. C'était ce qui poussait les gens à se perdre dans les tribunaux.

Justice serait faite à Hamelin. Mais cela, elle ne le savait pas. Non, elle était absorbée par autre chose.

Il la contempla longuement. Devait-il chercher à la comprendre ?

Plume Brisée détourna les yeux. Sur le pont se tenait son triste sire ; sec comme un olivier en hiver, ses mains décharnées attachées à sa longue flûte, des yeux de silex et une longue cape grise masquant un corps qui n'aurait pu être que fumée. Leurs yeux se croisèrent.

Le joueur de flûte entama sa mélopée et se détourna. Les rats s'agitaient. Si l'inconnue pouvait entendre, si lui aussi pouvait entendre, alors eux aussi le pouvaient.

On peut entendre venir la mort, cette cavalcade d'un boiteux, et demeurer immobile. Ou l'on peut la suivre, enivré par l'écho des mille et un sanglots laissés au chevet d'un lit.

" Les rats, " dit-il, figé, " Suivirent le joueur de flûte jusqu'aux remparts. Certains se jetèrent aveuglément dans la Weser. C'est un fleuve profond mais calme. Il était silencieux, ce soir-là, comme une tombe. "

Un silence.

" D'autres hésitèrent. Ils se tortillèrent. Ils tentèrent de retourner en arrière. Ils tentèrent d'écouter leur coeur encore battant. Mais ils finirent par tous se précipiter dans le vide. "

Enfin, il la regarda.

" J'écoute plus que je n'entends, " répondit-il finalement, " Si j'entendais, je serais moi-aussi au fond de l'eau. "

Puis il pencha la tête sur le côté.

" Mais vous entendez, vous. "

Et c'était une de ces questions affirmatives qui agacent parfois si vite les âmes affligées.
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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Mar 10 Juil - 10:34



Harmonie détourna le regard, suivit un amas de ronces qui glissait contre la terre, s’élevait parfois vers le ciel et retombait abruptement sur le sol, lourd d’espoirs brisés et d’épines menaçantes. Le désespoir est dangereux, disait-il. Qui ? Elle ne savait plus. Une voix floue dans son esprit embrumé. Aucune silhouette, aucun regard. Juste une voix. A-t-il seulement existé ? Elle ne savait plus non plus. Les choses s’emmêlaient entre elles, se serraient les unes contre les autres, se bousculaient dans son crâne et s’écrasaient contre son manque total de combativité. La petite jument ne cherchait pas à savoir, à démêler le vrai du faux, à retrouver son chemin dans l’enchevêtrement de ronces qui avait pris possession de ses pensées. Elle se laissait dériver sans se débattre. Les choses venaient à elle et Harmonie penchait la tête de côté, les laissait glisser, tomber et s’échapper. Vivait-elle vraiment ? Cela non plus, elle ne le savait plus.

La palomino remonta cet amas, suivit chaque ronce de ses yeux clairs, se demanda si elle sentirait leur morsure en se laissant tomber dessus et revint à l’étalon sombre. Elle aurait pu dire qu’il ressemblait à son Aelis, apprécier les nuances formées par la poussière sur ses poils noirs et incliner la tête sous les souvenirs de son bel amant. Mais Harmonie ne s’y trompait pas, Aelis n’était pas là et le conteur ne lui ressemblait pas. Elle aurait pu voir des iris semblables à ceux de son fils, des puits noirs qui la scrutaient parfois sans la voir. Mais, à nouveau, la jument n’était pas dupe. Si le souvenir de son fils s’effaçait par moment, elle ne pourrait jamais oublier ses yeux accusateurs et la haine qu’ils transportaient à son égard. Aucun être au monde ne pourrait rivaliser avec cela. Et, là encore, la mère ne se battait pas. Comment faire pour se battre ? L’avait-elle jamais su ?

La petite jument sourit faiblement. Elle était persuadée que le grand mâle éviterait ses questions. Le conteur aimait conter. En dehors de son histoire, rien ne pouvait l’intéresser. Certainement pas elle et sa folie, le chant et la mélodie plus douce de la flûte d’Hamelin. De toute manière, elle ne voulait pas devenir le centre de son attention. Elle acceptait, pour un temps, de lui servir d’auditoire, d’incliner la tête, de prêter l’oreille et d’écouter l’histoire. Elle n’irait pas plus loin. Elle n’était pas là pour se faire un ami et elle savait que lui non plus. Elle n’en attendait pas moins, pas plus, de lui. Elle espérait seulement – encore cet espoir ridicule – qu’il en soit de même pour lui. Et si ce n’était pas le cas… elle ferait comme à son habitude. Elle le verrait sans le voir vraiment, l’entendrait sans l’écouter et tournerait les talons sans s’en inquiéter.

Harmonie tendit l’oreille aux mots du conteur et laissa son regard se perdre vers le pont de ronces. Elle chercha, scruta le paysage, imagina ce qui se cachait sous les épines, tenta de comprendre ce qui rendait possible un territoire comme celui-ci. Et si Hamelin s’était dressée à cet endroit précis ? Il n’en restait plus rien. Pas une tour, pas une pierre. Pas un chat. Seulement les rats, innombrables, bruyants. Ils couraient partout, claquaient des dents, couinaient à longueur de temps. Peut-être était-ce vraiment Hamelin. Sur le pont, le joueur de flûte et sa mélodie. Sous le pont, la Weser et son vacarme.

La jument n’y croyait pas. Un fleuve silencieux. Elle ne connaissait rien au monde qui fut silence. Rien. Si cet endroit existait, elle s’y serait perdue depuis longtemps. Peut-être les tombes murmuraient, mais personne ne pouvait les entendre. Après tout, les arbres chantaient bien. Et la Weser, alors ? L’eau gronde, grogne, menace le monde. Harmonie n’aime pas l’eau. Quand tout paraît calme, elle émet un sifflement menaçant, comme un rire moqueur qui attire les gens, les enserre, les emmène et jamais ne les rend. Tous ces rats sont tombés dedans. Triste destin qui n’attriste pas la jument. Elle essaie d’imaginer, elle qui n’aime pas l’imagination. Elle tente de voir le fleuve calme, son brouhaha incessant. La course des rats, la mélodie du joueur de flûte. Quelque chose n’allait pas. Comme un raffut de trop. Quelque chose qui aurait dû les inquiéter, leur murmurer de fuir au lieu de se laisser tenter. Mais comment percevoir un chuchotement parmi ce tumulte ? Elle-même n’en avait réchappé que de justesse.

En avait-elle réellement réchappé ? Harmonie tenta de se souvenir, de retourner à cette époque oubliée. Un cri avait surmonté le fracas du monde. Qui avait crié ? S’était-elle sauvée elle-même ou l’avait-on aidée ? Était-elle sauvée ? Elle n’aimait pas ces questions que l’histoire la forçait à se poser. Pouvait-elle fuir le conteur, faible et lâche ? Il était trop tard de toute façon. Il avait gagné un match qu’elle n’avait pas joué. Elle continuerait à l’écouter.

La palomino releva les yeux sur l’étalon, se demanda de quoi il parlait et se rappela soudain les questions qu’elle avait posées. Il y répondait, finalement. Au fond de l’eau, disait-il. Quel chahut ce devait être… Le liquide qui lèche la terre, pousse les cailloux et s’empare des imprudents. Harmonie ne voulait pas connaître cela. Elle n’aspirait qu’au silence qui n’existait pas.

J’entends…

Oui, elle entendait. Au milieu du chant, derrière les mots du conteur. Le joueur de flûte continuait de souffler dans son instrument. Peut-être attendait-il qu’elle le rejoigne, qu’elle le suive jusqu’au pont et qu’elle saute à l’eau. Mais le fleuve n’existait pas. Ou plus. Il n’y avait que ronces sur ronces, épines et branches. Puis les rats, qui ne cessaient d’aller et venir, de hurler à qui voulait bien les écouter. Peut-être était-ce un lieu de pèlerinage, un site de recueillement que les deux chevaux bafouaient de leurs gros sabots. Ou peut-être fallait-il appeler le joueur de flûte pour débarrasser les ronces de tous ces rats.

Alors, je suis au fond de l’eau, moi aussi.

Elle non plus, ne posait pas de question. Elle affirmait, acceptait son sort. Elle ne désirait toujours pas se battre. Il n’y avait pas de choix à faire, pas d’échappatoire ni de coïncidence. Si le conteur la perturbait, s’il trouvait les mots qui la gênaient, si, aujourd’hui, il contait une histoire qu’elle seule pouvait entendre… tout cela, elle savait que c’était déterminé. Elle ne pouvait pas lutter. Pas contre les dieux et leurs jeux dangereux. Elle préférait subir, baisser la tête et accepter son sort. Combattre était trop douloureux. Combattre amenait espoir et imagination. Combattre n’était qu’illusion. À la fin, il n’y avait rien. Pas la moindre récompense. Tout comme ce pauvre joueur de flûte qui crut bon de croire en l’humanité. Harmonie, elle, avait cessé d’attendre quoi que ce soit des autres. Ils n’étaient que des autres. Tout aussi pourris qu’elle. Des sabots jusqu’à la pointe des oreilles. Il n’y avait rien à attendre de qui que ce soit.

Le joueur de flûte… qu’a-t-il fait pour se venger ? (La jument partait du principe que son service ne serait pas récompensé, ainsi allait le monde à ses yeux las.) C’était lui, l’idiot. Il aurait dû savoir que rien ne lui serait donné.

Elle le savait, elle. Alors comment avait-il pu l’ignorer ?
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Plume Brisée

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Dim 29 Juil - 14:08

Quelle mélodie peut surmonter l'égocentrisme pour toucher le coeur battant d'une foule et le forcer à adopter le même rythme ? Quel miracle se cache dans le souffle d'un seul homme pour que mille corps se dressent, respirent, s'élancent en même temps, oubliant les activités laissées là, les trésors accumulés que l'on a jalousement gardés jusqu'alors, les amours pour lesquels on a encore de l'espoir et qui piétinent, à présent, à vos côtés, mais en ignorant les anciennes suppliques, en se focalisant, comme vous, sur la marche forcée qui guide vers le tombeau ?

Que ressent celui qui avance vers la mort et ne peut ralentir ?

Rien. Il le suppose. C'est là ce que fait tout un chacun, plus inconsciemment que les rats. Sans compagnon, sans foule, sans synchronisation, mais avançant quand même, âme solitaire rejoignant une mort tout autant esseulée, ou qui prétend tout du moins connaître la solitude le temps d'étreindre le pèlerin arrivé dans le port, amarré à côté de Charron qui fixe le vide, perdu depuis bien longtemps dans des pensées qui ont dépassé l'entendement humain.

Elle est au fond de l'eau. Peut-elle avancer, au fond de l'eau ? Ou se plaît-elle dans l'attente ? Cette pression qui pèse sur la gorge et la poitrine des noyés, plus lourde encore que la roche que l'on a attaché au cou de la sorcière pour s'assurer qu'elle ne remonte pas à la surface. Les poumons éclos qui se remplissent, les lèvres ouvertes sur la mort qui s'engouffre, peu à peu, dans chaque orifice, violatrice du temple d'un corps offert en sacrifice. Les rats ne faisaient sûrement pas des sacrifices satisfaisants.

Un rat ne pouvait pas mourir dignement. Il ne pouvait pas offrir sa résignation. Il ne pouvait que se débattre jusqu'à la dernière seconde, s'accrocher à la vie jusqu'à ce que cette dernière griffe et morde elle aussi, se détache, s'éloigne, trébuche, lance un regard en arrière puis remonte à la surface, cherchant un autre corps à habiter sur la rive.

Il a failli mourir. Il n'était pas très digne.

Plume Brisée ne s'est jamais noyé. Il est à moitié mort d'inanition. Ce ne sont pas ses poumons, mais son estomac qui se tord comme de la vermine, comme une autre sorcière, celle-là jetée aux flammes. Il a connu, enfant, une faim telle qu'elle veut vous dévorer vous, dévoiler des dents usées par l'impatience, le Saturne glouton de Goya aux yeux hallucinés, comme si quelque part dans l'esprit il réalisait qu'il vient d'avaler la chair de sa chair, le sang de son sang.

L'étalon déglutit. Sa gorge est sèche. Il n'a pas faim, mais il a soif. Et l'eau ne rampe pas ici, silencieuse quoi qu'en pense cette inconnue, chuchotant seulement lorsque l'oreille veut bien l'entendre.  Il a déjà raconté des histoires alors qu'il avait plus soif encore. Il ne faut pas qu'il désire plonger, lui-aussi, au risque de rester au fond de l'eau avec elle, un vestige, une ruine antique, dont l'on découvre les membres écartelés des millénaires plus tard, recouverts de mousse et d'oubli.

Il la regarde. Il ne trouve pas d'espoir. Peut-être valait-il mieux rencontrer la mort jeune, plutôt que de l'espérer alors qu'on devient vieux, plutôt que de la croiser subitement, plutôt que de l'attendre dans un lit de vase, de tourbe, de rats.

Plume Brisée réprimande, comme il sait le faire, de ce ton qui ne condamne pas autant qu'il suggère avec certitude :

" Il n'y a aucun mal à accorder sa confiance aux autres. "

Il touchait au but. La fin se trouvait-là, au bord du vide, prête à tomber elle aussi. Il avait parfois raconté une seule histoire des nuits durant. Il en avait fini d'autres en quelques minutes. Elle n'aurait pas supporté de l'entendre sous la Lune. Elle semblait déjà épuisée par son écoute.

" Comment vous appelez-vous ? "

Il aimait connaître cette information. Les noms attisaient son imaginaire.

Plume Brisée prit un peu de temps. Son regard courra sur les ronces, sur les rats fébriles.

" Hamelin dansait et riait à nouveau. L'or volé par les rats fut retrouvé. On festoya, on se réjouit, on retrouva la force d'être cruel. Lorsque le joueur de flûte vint réclamer sa récompense, il fut accueilli par une pluie de cailloux. Il repartit, silencieux, et l'on cru en être débarrassé pour de bon. "

Pause.

" Il revint quelques semaines plus tard, alors que seules les fenêtres baillaient dans la ville assoupie. Il se saisit de sa flûte, et il entama un autre chant. Bientôt, les lumières s'allumaient, les portes s'entrouvraient : et de partout les enfants sortaient de chez eux, dans leurs habits de nuit, le sommeil empâtant  encore leurs yeux lourds. "
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Harmonie

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MessageSujet: Re: Der Rattenfänger von Hameln. [L]   Mer 1 Aoû - 10:15



Harmonie se sentait lasse, vidée de son énergie par le joueur de flûte. La mélodie prenait de l’ampleur dans son oreille fatiguée et elle ne voulait plus l’écouter. Ce qu’il lui promettait était pire que la Weser aux apparences calme et innocente. Pire que ces questions qu’elle ne cesse de se poser sans trouver de réponses. Ont-elles seulement des réponses ? Il ne lui promettait ni la mort ni le silence. Non, il ne pouvait pas lui promettre cela, pas à elle. Elle avait déjà été dupée une fois, il ne pouvait pas recommencer avec elle.

Le murmure qu’il susurrait à son oreille avait des accents de poison. Il s’insinuait dans son cerveau, perçait sa carapace, son armure de dame impassible, de vieille irascible. Il détruisait tout sur son passage et atteignait son cœur, boule de pierre en décomposition de laquelle suintait tout le désespoir du monde. Harmonie aimait se croire vidée de tout sentiment. C’était plus facile de se perdre dans le vide que d’accepter un trop-plein qui menaçait de déborder et de la faire chavirer. Mais la mélodie menaçait ce fragile équilibre sur lequel elle dansait. La mélodie ne cherchait pas à la ranimer, à la réveiller d’un long songe. La mélodie l’endormait tout en la maintenant éveillée. Ce n’était pas vraiment elle que la mélodie touchait, pas la Harmonie qui gisait plus qu’elle ne se tenait devant le conteur, mais celle qui, un jour, fut quelqu’un et fit quelque chose.

C’était dans les souvenirs de la jument que la mélodie puisait sa dangerosité.

La palomino inclina la tête, baissa les yeux et se concentra sur les images qui l’agressaient. L’on aurait dit un rêve, des choses qu’elle n’avait jamais faites. Harmonie aimait se dire victime du monde et de sa perversion, détestée pour le simple fait d’être née d’une mère qui l’avait abandonnée, haïe pour ses oreilles qui ne cessaient de pivoter, d’entendre ce que personne d’autre n’entendait. Elle voulait croire que personne ne l’aimait. Il était plus facile de s’éloigner du monde que de s’y baigner, combattre les courants et éviter les récifs. Il était préférable de mourir en se sachant détestée. Aucune peine, aucune larme. Personne pour appeler son nom dans le silence.

À mesure qu’elle revoyait des situations qu’elle pensait oubliées, des souvenirs qu’elle aurait préférés garder cachés, la question se posait. Harmonie était-elle victime ? Il lui semblait, au contraire, qu’elle était l’auteure de son propre crime. Récidiviste, tueuse en série. Qui la jugerait pour le mal qu’elle avait fait ? Elle ne méritait pas le silence. Elle l’avait tant cherché, mais il s’enfuyait à chaque fois, lui glissait entre les doigts. Elle avait cru que la solitude avait du bon, mais c’était elle qui la bouffait de l’intérieur depuis le début, depuis l’abandon.

C’était peut-être à ce moment-là qu’Aelis avait crié son nom.

Harmonie releva la tête, chercha dans les yeux du conteur ce qu’il essayait de faire, ce qu’il pensait. Pensait-il vraiment ? À ce point happé par l’histoire, croirait-il qu’elle en faisait partie ? Qu’elle s’y était trouvée, elle aussi ? La mélodie l’avait attirée, il y a si longtemps. Elle s’y était presque brûlée ou noyée, elle ne savait plus vraiment. Elle n’en avait réchappé que de justesse et sa survie, elle ne la devait qu’à un seul mâle. Tout ce mal qu’elle lui avait fait ! Harmonie ne méritait rien de bien. Pourquoi restait-il à ses côtés ? Mais l’était-il réellement ? Si elle tournait la tête, il ne serait pas là. Si elle tendait l’oreille, elle ne l’entendrait pas. Où était son amant ? Cela non plus, elle ne le savait plus.

Aucun mal, disait-il, mais Harmonie n’y croyait pas. Il n’y avait aucun bien à faire confiance aux autres. Elle préférait que l’on n’attende rien d’elle, qu’aucun espoir n’étreigne le cœur de ceux qu’elle croisait. Elle s’était tant battue pour s’éloigner des autres ! Elle ne voulait pas qu’ils reviennent, bourrés de confiance, d’espoir et d’amitié. Elle ne voulait pas de tout cela, elle n’en avait pas besoin. C’était tellement plus simple de se laisser dériver, d’accepter son sort sans combattre. Elle ne voulait plus résister. Seule, elle n’y était pas obligée.

La palomino fuit le regard du conteur. Il dardait sur elle ses yeux noirs, attendait de savoir. Devait-elle le lui dire ? Son nom sonnait comme une mauvaise blague, comme une coïncidence de trop dans un monde qui n’en avait pas. Les dieux s’amusaient avec elle, elle en était persuadée. C’était plus simple d’y croire que d’assumer ses responsabilités. Elle détourna son visage, réfléchit. Qu’est-ce qui la retenait ? Elle n’arrivait pas à avouer qu’elle était toujours ici, qu’elle continuait de l’écouter et que, pour une fois, c’était à lui d’écouter.

Harmonie.

Elle le cracha du bout des lèvres, sans haine sans amour, et se garda bien de lui demander le sien. Elle couvait l’espoir ridicule qu’elle n’en aurait jamais besoin, que cette rencontre ne s’inscrirait que dans son passé, qu’elle épargnerait son futur incertain. Tout serait bien mieux si elle ne le revoyait pas.

L’histoire reprit et la jument soupira. La fin était à portée de mains. Elle n’en supporterait pas plus. Bientôt, elle ne saurait même plus écouter et somnolerait sans dormir vraiment. Étonnamment, elle ne voulait pas lui faire subir cela. Il ne vivait que pour être écouté, elle ne vivait que pour écouter. Duo de choc.

C’est si facile… (Les mots lui échappèrent comme un souffle indifférent, une constatation naturelle, une vérité générale.) Les enfants doivent-ils payer pour les fautes de leurs parents ?

Sa question n’attendait pas de réponse. Harmonie savait bien que oui. Combien de fois lui avait-on reproché d’avoir été abandonnée ? Était-ce de sa faute si sa mère était partie ? Si son père n’en avait jamais rien eu à faire ? Ombra Bella était une idiote. Ripley, un don juan. Elle, au milieu de tout cela, qu’était-elle ? Une folle, une schizophrène, une épave. Une enfant qui n’a jamais su être enfant. Et comme ses parents avaient fui le blâme, il n’avait resté plus qu’elle sur qui cracher.

Cela en fait du monde, dans la Weser. (Harmonie sourit, un air moqueur sur les lèvres. Il n’a pas dit la fin, mais elle devine, elle sait quel sort l’on réserve aux enfants de criminels.) Le joueur de flûte n’a pas fini de rôder, il attend son gain. Et tu n’as pas d’or à lui donner.

Harmonie détourna la tête, chercha des yeux les rats qui pullulaient, couinaient et se chamaillaient. Peut-être que ce n’était pas Hamelin, tout autour d’eux, mais le lit de la Weser qui s’était asséché et déversait sur le monde ceux que l’on avait sacrifiés. Les rats était là, elle était là, mais les enfants, elle ne les voyait pas. Elle ne les entendait pas. Il ne restait que le conteur et la mélodie de la flûte.

Quand nous rejoindras-tu ?

Au fond de l’eau, il n’y avait rien pour lui. Peut-être était-il temps qu’il remonte enfin.
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