Jeu de rôle équin
 
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 Akènes à plumes

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Pearlescence

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MessageSujet: Akènes à plumes   Lun 20 Nov 2017 - 14:18

ungo ; akènes à plumes
Pearlescence n'osait pas chanter. La dernière fois sa comptine timidement murmurée avait attiré un être étrange dont l'ombre tressautait à la lumière blafarde de la lune. Elle ne se souvenait pas de son visage car elle ne l'avait jamais vu, mais n'avait pas non plus oublié son propre visage. Son reflet de bronze et d'argent n'avait pas lieu d'être dans cette plaine fleurie et les oiseaux chantonnaient à sa place, gais comme elle ne l'était jamais. Peut-être Ungo n'avait-il été que le reflet de son imagination, une création destinée à rassembler les pièces dispersées de son estime de soi. Il avait échoué dans ce cas.

Le soleil brillait cette fois là, il ne pourrait pas se draper d'obscurité s'il réapparaissait. Elle en doutait tout en ne pouvant pas s'empêcher de l'espérer. La rencontre fugace l'avait bien plus comblée que d'autres interminables qu'elle avait pu faire. Ungo n'attendait rien d'elle, n'osait pas exiger quoi que ce soit contrairement aux autres équidés. Cyrius l'avait vue comme un vulgaire épouvantail, une victime de paille sur qui pratiquer ses piques sans risquer de se voir répliquer quoi que ce soit. Shiro ne l'avait tout simplement pas vue et son coeur fragile ne parvenait toujours pas à l'accepter. Ungo l'avait vue sans tout à fait la regarder et cela lui convenait.

Elle leva lentement les yeux au ciel. Le sol était tendre sous ses sabots, le sable blanc qui tapissait la plaine se lovait sous ses pas comme un amant contre l'être aimé et elle hésita à se recroqueviller parmi les pissenlits pour s'apitoyer sur son sort. Etrangement, elle ne pleurait jamais. Sa peine enflait en elle, silencieuse et tremblante sans jamais lui échapper. Chacun de ses pas soulevait un nuage d'akènes à plumes, laissait derrière lui l'ombre du dent-de-lion incapable de réaliser son voeu le plus cher : Pearlescence aurait voulu s'aimer pour permettre aux autres d'en faire autant.
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Ungo

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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Dim 26 Nov 2017 - 11:41


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Ils s’étaient quittés de la pire des manières qui soient. Sur des mots tranchants et des larmes blessées. Il avait vu sans voir, fui sans le vouloir. Lâche dès le tout premier instant, il le resterait sûrement jusqu’à la fin. Qu’avait-il fait depuis ? Il n’avait pas vécu réellement. Fantôme claudiquant, ombre chancelante. Il avait erré par-ci par-là, la tête basse et le cœur lourd, incapable de comprendre ce qui le chagrinait tant. Le mal était bien là, au fond de lui, et il prenait des reflets bronze et argent sur lesquels Ungo soupirait continuellement. Comme toujours, il était un profond idiot incapable de faire ce qu’il fallait, ni même de se plaindre, de crier ou de pleurer. La faute était passée, détruisant son maigre souffle de vie. Il ne pouvait plus que s’apitoyer silencieusement sur son sort.
En vérité, il s’était lui-même perdu dans le passé et n’arrivait plus à se retrouver.

La petite fille apparut devant lui, dans un éclat de lumière qui lui parut si sombre… Depuis combien de temps ne riait-elle plus ? Les bras pressées contre le ventre, le visage tordu de douleur, elle perdait de sa superbe, écrasée par la douleur de son ami. Ungo ne soufrait que plus encore devant le spectacle de sa compagne. Il lui infligeait ce traitement et il n’arrivait même plus à savoir pourquoi.
Dans son esprit, la perle de bronze n’était plus. Elle s’était évaporée entre les arbres, ceux-là même qui lui faisaient du mal et qu’il détestait tant. Il arrivait qu’il s’en prenne à eux, dans son désespoir infini, sans savoir que faire de plus pour aider les fils argentés qui ne dansaient plus à ses côtés. Il l’avait tant aimé qu’il crevait de ne plus pouvoir la toucher.
Il savait qu’elle était partie, qu’elle ne reviendrait plus. Elle méritait tellement mieux que lui. Pourtant, au fond de son cœur tordu, restait l’image tenace d’une boule d’énergie, comme une étoile tombée du ciel qui virevoltait devant lui. Il n’arrivait pas à la voir vraiment ni n’osait la toucher de peur de la faire tomber, exploser en fine poussière de bronze et d’argent. Comme une vulgaire réminiscence du passé, une illusion trop belle pour être vraie, la petite jument s’était tenue devant lui avec tout le courage des grandes dames. Bien droite sur ses fines jambes, elle lui avait tenu tête et lui avait craché au visage tout ce qu’il n’aurait préféré ne pas entendre. Elle lui avait dit la vérité et il ne l’avait pas supporté.

Ungo soupira et laissa sa tête tomber si bas que ses sabots frôlèrent ses lèvres à chacun de ses pas. Tout se mélangeait dans son esprit, se confondait et le détruisait peu à peu de l’intérieur. Sa belle dame, celle qu’il n’aurait plus jusqu’à la fin de sa vie, prenait soudain les traits d’une jument plus petite, tout aussi belle à ses yeux, qui lui rappelait, par quelques mots bien placés, combien il était laid et idiot. Quel était le vrai du faux ? Qui était qui ? Lui-même ne le savait plus.

Un cri de son amie attira son attention. Le petit étalon releva la tête, chercha des yeux les iris rouges de l’enfant et paniqua en trouvant le néant. À ses pieds s’étendait un monde qui ne l’intéressait pas tant son désespoir était grand. Les cheveux blancs ne dansaient plus dans le vent, le rire s’était tu depuis longtemps. L’avait-il tuée en se morfondant ? Devrait-il ajouter le mot meurtrier aux nombreuses insultes pouvant le caractériser ?

Ungo hennit presque malgré lui, le cœur si lourd qu’il n’arrivait pas à respirer. Son amie était la seule à le maintenir vivant et il l’avait négligée tout ce temps. Il ne se le pardonnerait jamais s’il la perdait aujourd’hui. Il pourrait même en mourir, incapable de supporter d’avoir été abandonné tant de fois et d’avoir tué le seul être à toujours avoir voulu de lui. L’étalon rata un pas, racla le sol du sabot et tangua dangereusement de côté. Il ne retrouva son équilibre que grâce à un réflexe qu’il ne se connaissait pas. Bien campé sur ses jambes, il se redressa de sa faible hauteur, tendit l’encolure et ronfla. Au loin, une perle de bronze illuminait la plaine. À ses pieds le monde s’envolait dans une nuée de plumes argentées, peinant à rivaliser avec la beauté de la dame qui avançait.

Ungo resta pétrifié. Il sentit, au fond de son ventre, son cœur exploser. Ses pensées reprenaient un cours normal, s’ordonnaient autour des deux juments qui l’avaient tant perturbé. Une distinction nette se reformait entre sa jolie sœur et la douce Pearlescence. Il se revoyait, plus con que ses pieds, fuir la belle argentée sur le cratère. Il l’avait laissée là-bas, parmi tant d’autres endroits, où le monde s’efforçait à garder un semblant de dangerosité. Il l’avait abandonnée parce qu’il n’avait plus su se supporter. Et voilà qu’elle réapparaissait de nulle part, nimbée d’un cocon lumineux, plus irréelle qu’elle ne l’avait jamais été.
L’étalon pinça les lèvres, retrouva sa posture pitoyable de vieux mâle au bord du précipice et hésita à fuir avant qu’elle ne le voie. C’est à ce moment-là que le rire de la petite fille retentit à ses oreilles. Il aurait presque pu en pleurer tant celui-ci lui avait manqué. Son monde n’était que silence et solitude quand elle n’était pas là pour rire à sa place, s’amuser sans qu’il ne le fasse et s’énerver là où il n’était plus que lassitude. Elle était tous les sentiments dont il ne voulait plus et, sans elle, c’était une partie de lui-même qui s’envolait. Ungo apprécia donc la caresse de l’enfant sur son encolure, ignora la douleur à sa joue quand elle le gifla et fit un premier pas en avant.

Pearlescence brillait dans la plaine comme le soleil d’été qui n’était plus. Entourée de son halo d’akènes, elle rappelait à l’étalon la petite enfant qui sautillait à ses côtés. Chaque apparition de la belle argentée ne lui paraissait que plus irréelle, toujours parfaitement à l’heure, pile quand il n’arrivait plus à espérer. Un regard aux yeux rouges de son amie lui fit comprendre qu’il était déjà fou, de toute façon, et complètement désespéré. Qui pouvait lui assurer qu’il ne s’était pas inventé une roue de secours à laquelle s’accrocher quand il avait enfin compris que sa sœur ne lui reviendrait plus jamais ? Cette certitude bien en tête, Ungo s’avança donc sans peur, le cœur plus léger qu’il ne l’avait jamais été jusqu’alors, se permettant même de retrouver, avec le petit trot dans lequel il se lança joyeusement, la vigueur de son jeune corps. Puisqu’elle était une illusion, qu’avait-il à craindre ? Peut-être, cette fois, pourrait-il même la toucher.
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Pearlescence

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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Dim 26 Nov 2017 - 12:35

Le monde reposait sur la délicate alliance entre interaction et synchronisation. L'interaction entre des êtres parfois si différents que tout opposait et toutes les infimes connections qui les liaient les uns aux autres, les ressemblances qui les rapprochaient autant qu'elles les déchiraient. Il suffisait que la synchronisation soit juste, le moment parfaitement choisi et deux âmes entreraient en collision, se heurterait de plein fouet pour créer un nouvel univers qui n'appartiendrait qu'à eux. Il serait régi par leurs règles, celles qui définissaient leur rencontre première et rythmerait la relation qu'il présupposait. Il s'agissait là d'une chose profondément intime, comme la caresse d'un akène égaré contre sa ganache et Pearlescence en avait affreusement conscience alors qu'une larme cristalline glissait le long de sa joue. Le jour où elle avait rencontré l'ombrageux inconnu, le monde s'était vu renaître sans un bruit pour donner lieu à une confrontation qu'ils maudissaient tous les deux. Maudits par le sort, des poussières d'étoiles qui brillaient dans la nuit pour toujours les orienter l'un vers l'autre, suivre cet éclat argenté comme le fil d'Ariane qui les guidait inlassablement à cet entrecroisement mystique. Interaction et synchronisation, un ruban rouge qui entrelaçait leurs destins sans même leur donner le temps de réellement se rencontrer. Elle ne savait pas à quoi il ressemblait.

Un cri la força à relever la tête pour percer le nuage d'akènes de son regard humide. Embuées de larmes, ses iris ne distinguaient qu'une ombre lointaine, menaçante. Elle n'était pourtant pas haute, mais si sombre qu'elle lui rappelait des nuits sans lune avec pour seules compagnes ses pensées tourbillonnantes et tranchantes, des gifles qui la questionnaient inlassablement. D'où venait-elle ? Pas de cette famille si belle, assurément. Qui pouvait prouver qu'Afraid Again était sa mère ? Pas même elle. L'ombre s'affaissa soudain, comme écrasée par le poids de la peur qui s'était dangereusement emparée de Pearlescence. Les akènes argentés retombèrent sans un bruit. Il s'approcha, enthousiaste et elle plissa les yeux sans parvenir à le reconnaître. Ce petit cheval ne lui disait rien, sa robe foncée et ses crins sombres lui étaient inconnus et pourtant, l'être dégageait une aura qui, bien que méconnue, restait familière. Elle s'arrêta, n'osant pas faire un pas de plus ni même se détourner. Fuir ? Pour aller où ? Elle s'effondrerait bien avant qu'il ne se lasse de courir. Elle était faible et fragile, trop frêle pour se sauver mais pas assez fière pour répliquer. Lorsqu'enfin il arriva à sa hauteur elle n'en crut pas ses yeux. Son reflet, avec lequel elle aurait pu le confondre, disparaissait cependant dans ses yeux, happé par ce trou noir dont le jumeau la sondait avec un espoir qu'elle ne comprenait pas. Effrayée, elle cria et recula d'un pas.

« Qui... que me voulez vous ?! »

Il existait des êtres qu'elle ne souhaitait pas rencontrer. Parfois, l'interaction avait été forcée et elle incapable de s'échapper. Ce jour là était de ceux où elle regrettait la synchronisation malheureuse qui les avait fait se rencontrer. Qui ou quoi qu'il soit, elle craignait cet individu et les ruines sur lesquelles elle tentait de se construire tremblaient à l'idée de le rencontrer, s'effondraient un peu plus encore. Terrifiée, elle se voyait déjà emportée par les ténèbres qui irradiaient de l'inconnu, engloutie alors même qu'elle se tenait encore à quelques distances. L'horizon n'était que pénombre autour de cet être de noirceur et elle luttait déjà contre son action gravitationnelle, ne réalisant pas qu'elle l'avait déjà rencontré et qu'il n'avait pas pu exercer son pouvoir d'attraction sur elle : Pearlescence l'avait repoussé. En elle brillait encore une perle de bronze solide, bien plus lumineuse que les restes enlacés du petit soldat de plomb que l'on confondait à jamais avec sa danseuse étoile.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Sam 9 Déc 2017 - 23:54


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Le monde entier disparut sous lui. La nuit envahit la plaine, les étoiles tombèrent du ciel et la lune explosa. Ne resta que l’obscurité infinie, l’éternel idiot et la perle maléfique. En quelques mots, cinq petites choses innocentes, la belle apparition l’avait détruit. Plus que jamais, Ungo devint laid. Recroquevillé sur son corps difforme, perdu dans ses pensées mornes, il se laissa aller au désespoir le plus intense. Il lui sembla presque quitter son propre corps sous le choc.
Il se voyait là, debout comme le plus idiot de tous, affalé sur ses jambes maigres et tordues. Ses muscles tressaillaient à ses épaules, ses crins emmêlés collaient à son encolure. Lumière et obscurité se battaient la place sur sa croupe, donnant à sa robe des reflets inconnus, tantôt diaboliques, tantôt angéliques. Ses oreilles se rabattaient mal sur sa nuque, presque bossues, et ses naseaux se pinçaient dans une grimace indéfinie, entre haine et désolation. De tout ce corps difforme qui s’aplatissait de plus en plus, ne ressortaient que les yeux, billes de néant absolu, braquées sur la petite jument sans plus la voir vraiment.
Ungo s’était perdu. Pour la première fois depuis longtemps, il savait où il se trouvait physiquement, mais courait sans but dans les méandres de son esprit tordu. Quelque part, au fond de lui, une douleur qui ne s’était jamais apaisée vraiment, se réveilla soudain et l’assaillit comme la première fois. Il entendait à nouveau le rejet de sa belle sœur et souffrait de la voir s’enfuir. Pourtant, sous ses yeux noirs, ce n’était pas elle, et l’acte lui paraissait bien pire. Elle ne fuyait pas, la perle de bronze, mais s’effrayait de son extrême laideur. Sûrement aurait-elle eu la force de fuir s’il avait été moins laid.

L’étalon ne bougeait plus, plus choqué que jamais. Il n’aurait pas été surpris de sentir son cœur s’arrêter tant le poids du monde semblait vouloir l’écraser. Il résistait pourtant, inlassablement, alors même qu’il ne se connaissait aucune récompense à sa dure survie. Le monde ne donnait pas et Ungo n’était pas mâle à prendre. Il voguait sans but, le regard vide, mais n’osait rien demander qu’on n’eut voulu lui donner de plein gré.
Sauf qu’il y avait elle, la belle perle. De ses crins argentés, elle lui rappelait sa douce jumelle disparue et, si facilement, il se laissait tromper. Cette fois encore, il tombait dans le piège et en ressortait complètement déchiqueté. Il avait voulu se persuader qu’elle n’était pas réelle, qu’elle n’était qu’une folie de plus, mais ceux-là, ces mots-là, aurait-il pu les inventer ? Son amie, qui sautillait gaiement à ses côtés, elle-même n’avait jamais osé le détruire à ce point. Elle était parfois méchante et violente, mais ses insultes n’étaient guère plus que des mots jaloux ou colériques, ses gestes également. Cette méchanceté-là, poignante, piquante, mortelle, n’était régie que par la peur, la véritable peur. Et son amie aux yeux rouges, elle, ne connaissait pas ce sentiment.

Ungo s’étrangla presque dans son propre rire, coincé au milieu de sa gorge par les remords. Il avait fait une erreur. Encore. Elle était réelle, la jolie perle. Aussi belle et dangereuse que le jour de leur séparation. Et tandis qu’il pouvait enfin l’admirer dans toute sa splendeur, il ne voyait plus, les yeux embués, la vue bouchée par la honte. S’il n’avait été exempt d’intelligence en plus de beauté, il aurait compris qu’il ne devait pas approcher. Il se serait contenté d’être une tache effrayante à l’horizon de son champ de vision. Il n’aurait été qu’un aperçu de l’enfer dans le lointain. Une simple illusion au coin du regard créée de toute pièce par un esprit fatigué. Mais il s’était approché, encore et encore, persuadé d’être seul dans cette grande vallée. S’il l’avait regardée, peut-être aurait-il vu que son amie aux cheveux blancs riait à gorge déployée, il se serait alors questionné. Elle ne rirait pas tant s’il ne pouvait plus se contenter de sa seule présence.
Il n’en avait rien fait. Ensorcelé par la belle de bronze et d’argent, obnubilé par sa robe singulière, il avait continué d’approcher. Il s’était laissé attirer par sa petite étoile et s’était fait brûler par le reflet du soleil sur le corps céleste. Il s’était trompé. N’était-ce pas là le premier drame de sa vie ? Il avait avoué à sa sœur ce qu’il aurait dû taire à jamais. Il s’était alors trompé. Et maintenant, avec cette petite jument qui la lui rappelait tant, il se trompait également. Ne saurait-il en être autrement ?

Une erreur, madame, souffla-t-il en inclinant la tête. Je vous prie d’excuser l’effroi que provoque chez vous ma sinistre apparence. Je m’en vais de ce pas vous libérer de ce spectacle monstrueux et vous laisse avec joie à votre somptueuse traîne d’akènes argentés.

Un hochement de tête en guise de salutation, un demi-tour bruyant et bancal, et le petit étalon se détournait d’un pas décidé. D’un même coup lui semblait-il rattraper ses erreurs et débarrasser à tout jamais la belle Pearlescence de sa présence malsaine. Il voulut se persuader qu’il s’écartait le cœur léger, persuadé de faire le bon choix, mais au fond de lui le mal était déjà fait. Il hurlait, à l’intérieur, et un feu inconnu s’emparait de son corps. Il ne voulait pas partir. Peu importait le mal dont elle était capable, la belle argentée, il ne voulait pas la quitter. Pourtant, il résista à ses désirs obscurs, releva la tête et engagea le prochain pas. Tout était et serait bien mieux comme cela.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Dim 17 Déc 2017 - 22:05

Les akènes retombèrent sans un bruit. Le dernier pétale d'une rose arraché tandis qu'un voile se levait dans ses yeux où ne se reflétaient pas les étoiles : le jour s'était levé depuis bien longtemps sur leur étrange rencontre. Tout lui revenait. Pearlescence se souvenait. On ne l'avait jamais comparée à une rose. Elle n'avait rien des belles fleurs, n'étaient pas redoutable comme elles. Elle ne savait pas se défendre et était plus fragile encore qu'elles. Malgré ses airs de mauvaise herbe elle n'en avait pas la résistance. Elle n'était qu'une feuille morte, des miettes qui tombaient en poussière pour nourrir les rosiers et les bosquets fleuris qu'elle passait sur son chemin, portée par le vent. Désarticulée, elle n'avait rien d'une élégante poupée; rien d'une étoile si ce n'est l'état de poussière. Il ne restait d'elle qu'une aigreur qui ne durait même pas en bouche tant elle était fade.

L'étalon semblait sur le point de pleurer. Il était sombre et lorsqu'il parla la dernière pièce du puzzle trouva sa place. Un écho résonna parmi ses souvenirs, éveilla dans sa mémoire les filaments décousus d'une conversation que Pearlescence n'avait pourtant pas oubliée. Comment aurait-elle pu ?

L'apparence. Le physique. Toujours cette vue, cette vue affreuse qu'ils offraient au monde. Ungo n'était pourtant pas une vue si insupportable. Elle non plus, quand bien même elle haïssait son reflet. Ils n'étaient pas beaux, c'était un fait. Ils n'étaient pas monstrueux au point de ne pas pouvoir se présenter à la face du monde, s'en était un autre.

Il s'éloignait. Il la quittait, lui refusait de le regarder quand elle avait attendu si longtemps pour savoir à quoi il ressemblait. Toute peur avait disparu au profit de la curiosité et elle poussa un cri pour le stopper, s'élançant sur ses pas. Elle galopa, malgré ses jambes qui tremblaient sous elle et la flopée d'akènes qui s'envolèrent autour d'elle. Le monde devint blanc, pendant un bref instant. Les étoiles tourbillonnaient autour d'elle comme si l'univers s'était soudain rétracté pour ne faire plus qu'un avec elle, cet être indigne qui osait en retenir un autre, lui demander de rester, de ne pas la laisser. Elle galopait et le monde ne cessait pas de tourner. Les akènes retombaient et le soleil brillait, lointain dans un ciel trop bleu pour eux. Elle le dépassa, trébucha et s'effondra sur le passage de celui qu'elle voulait arrêter, prostrée telle une pouliche, des larmes plein les yeux. Elle trembla, incapable de se relever tant l'émotion pesait sur sa silhouette frêle.

« Non. Ungo. Ne partez pas, je vous en prie. Ne me laissez pas. Pas cette fois. »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Ven 22 Déc 2017 - 10:52


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Le cri de la belle le foudroya, mais ne l’arrêta pas. Ungo s’était décidé à avancer, à la quitter, il ne pouvait plus revenir sur ses pas. La meilleure solution, c’était celle-là, celle qui les séparait à jamais et débarrassait leur vie d’une seconde âme en peine. Tout était mieux ainsi, tout devait l’être ou il ne se le pardonnerait pas. Au fond de lui, un nouveau feu brûlait, un magma destructeur remontait le long de sa gorge et s’agglutinait à ses lèvres, pesait de tout son poids dans ses sabots. Il voulait s’arrêter, se laisser dépasser, accueillir la belle de bronze d’un vilain sourire. Il le voulait, mais ne saurait le supporter. Il continuait d’avancer, le regard posé sur un monde qu’il ne voyait plus, le pas chancelant comme s’il pouvait tomber à tout instant.

La course de la belle ingénue attira son attention, fit pivoter ses oreilles en arrière et l’affola tout à fait. Il se surprit à presser le pas, à souhaiter s’envoler le plus loin possible de cet endroit. Puis, la seconde d’après, il ralentissait, espérait au fond de lui qu’elle le rattrape, qu’elle l’empêche de fuir une nouvelle fois.
Quand tout à coup le monde bascula dans un grand brouhaha. La belle de bronze et d’argent s’effondra à ses pieds comme une frêle pouliche qui ne pourrait pas l’arrêter. Après tout, rien ne l’empêchait de l’enjamber ou de la contourner et de fuir à tout jamais, profitant de sa chute pour la distancer. Il n’en fit rien pourtant. Stoppé dans son élan, Ungo baissa les yeux sur la perle qui avait roulé jusqu’à ses pieds. Comme un cocon protecteur, les akènes argentés se refermèrent sur son corps de bronze. Bientôt ne resta plus à détailler que les grands yeux humides qui l’imploraient de rester.

Que pouvait-il faire contre cela ? Ungo resta parfaitement immobile, ses iris noirs fixés sur ceux de la petite jument. Elle lui demandait de ne pas partir, de ne pas la laisser là et, au fond de lui, c’était tout ce qu’il voulait, tout ce qu’il attendait. Pourtant, une autre idée vint germer dans son esprit, entêtante, attirante. Elle susurra quelques mots vicieux à son oreille, lui promit que tout irait bientôt mieux, que le monde enfin cesserait d’être douloureux. Alors Ungo releva les yeux.
L’horizon s’offrait à lui, lumineux. Les longs cheveux blancs de sa belle amie flottaient dans le vent. D’un sourire énigmatique, elle dévoila ses dents, ses petites canines pointues, et apparut à ses yeux dans la grandeur de sa forme d’adulte. Elle s’avança, écrasa Pearlescence sans que celle-ci n’en ait conscience, et posa ses mains sur les joues de l’étalon. Là, il se perdit dans le rouge de ses iris, dans le sang et la mort promis. Un mensonge, c’était tout ce qu’elle attendait pour le faire basculer de l’autre côté. Un simple mensonge.
Une erreur, madame. Ungo sentait les mots frapper contre ses lèvres, ils hurlaient à l’intérieur de son crâne, se présentaient comme la solution à toutes ses questions. Il n’avait qu’à les prononcer à nouveau, laisser croire la belle de bronze qu’elle s’était trompée, qu’Ungo n’était pas son nom. Et alors, plus rien ne l’empêcherait de s’échapper. De s’échapper du monde.

Pourtant, quand il se crut enfin décidé, un dernier regard à la perle argentée le fit hésiter. Il contempla son cocon cotonneux, ses grands yeux expressifs, ses larmes déchirantes. Il voulait la toucher, l’aider à se relever, lui dire combien il était désolé. Désolé d’être idiot, d’être lâche. De toujours fuir sans chercher d’autres solutions. Il aurait aimé s’excuser pour le mal qu’il avait fait, il se sentait même capable d’endosser la responsabilité pour ce qu’il n’avait pas fait. Dans l’instant, tout ce qu’il souhaitait, c’était essuyer ces larmes au bord de ses yeux et se faire pardonner la douleur qu’il lui avait causée.

Pearlescence, susurra-t-il tout bas. Comment faîtes-vous pour être si belle ?

Et alors, il osa. Tendant l’encolure, il souleva un brin de crins argentés, appréciant leur extrême douceur sur ses naseaux, et souffla gentiment sur la maigre encolure. Sans la toucher, il laissa la belle jument dans l’espérance, dans l’imagination d’une âme en peine. Ungo était peut-être le plus laid, mais existait-il, en ce monde, un être plus doux ?

Relevez-vous, je vous en prie, implora-t-il d’une voix grinçante. C’est promis, je ne fuirai pas, alors ne restez pas comme cela.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Dim 31 Déc 2017 - 21:17

Pearlescence avait cru appartenir à Shiro, engoncée dans son ombre ténébreuse et le désir de disparaître aux yeux du monde. Si personne ne la voyait elle ne serait plus obligée de supporter son propre reflet, non ? Non. Elle avait eu tort, s'était bercée d'illusions auxquelles le frison n'avait jamais participé. Avait-il au moins posé les yeux sur elle ? Peut-être bien jamais et elle avait eu tort de s'imaginer à ses côtés. Personne ne voulait d'elle. Ungo aussi, la fuyait. Prostrée à ses pieds elle s'attendait à le voir la dépasser, bondir au-dessus de sa silhouette frêle pour s'éloigner à jamais. Pourquoi se serait-il arrêté ? Il n'avait aucune raison de le faire. Elle avait honte, s'en voulait de ne pas avoir su garder son sang froid à sa vue. Elle comprendrait, s'il décidait de ne plus jamais la regarder, elle-même peinait à supporter son propre reflet. Il était distordu dans l'eau claire, l'assombrissait de ses traits grossiers. Elle avait espéré trouver en Ungo son reflet afin d'apprendre à lui faire face. Lui s'était méprisé sur sa beauté et tous deux en ressortaient blessés, le regrettaient.

Le coup de foudre. Il n'avait pas lieu d'être, pas ici, pas entre eux. Et pourtant elle sentait encore courir en elle l'électricité qui les liait, celle qui l'avait fait chuter pour l'arrêter. Elle aurait pu faire battre son coeur du sien pour le remercier de l'avoir regardée sans l'insulter. Cela réchauffait le sien et elle en était reconnaissante à l'étalon qui désirait à présent s'éloigner d'elle. Oh comme elle s'en voulait. Une armure d'argent la recouvrait sans parvenir à la protéger du regard inquisiteur d'Ungo. Elle ne savait pas comment se faire pardonner et brûlait pourtant d'un désir fou, celui de s'excuser, de le consoler. Il lui fallait réconforter l'étalon. Pearlescence voulait l'attirer à ses côtés, se blottir contre lui et l'envelopper de son armure argentée pour les effacer aux yeux du monde et oublier leurs reflets indignes. Ils pouvaient être le reflet l'un de l'autre. L'idée était probablement vaine. Comment pouvait-elle embellir un être si bienveillant, elle qui était si laide ?

Il n'y avait pas que son apparence, elle était flétrie jusqu'au plus profond d'elle-même et n'en doutait pas un seul instant. Ses sombres pensées tourbillonnaient dans son esprit avec une aisance qui trahissait leur origine : elles venaient d'elle et Pearlescence ne savait s'en passer. Elle ne savait pas non plus rassurer Ungo, le convaincre de rester et peina à croire qu'il s'était arrêté, levant vers lui des yeux larmoyants. Belle. Tout ce qu'elle n'était pas. Etait-il aveugle ? Se voilait-il la face ? Pourquoi, oh pourquoi la torturer ainsi ? Elle ne pouvait pas le lui montrer cependant, se refusait à le décevoir à nouveau, alors elle lui sourit, faiblement puis de plus en plus franchement. Elle l'observa, qui se penchait vers elle, et se figea tandis qu'il écartait ses crins. La sensation, méconnue, la fit frissonner et elle resta longtemps immobile sans oser se relever. Finalement, elle tendit l'encolure pour effleurer ses antérieurs, l'inviter à plutôt se coucher près d'elle.

« Je ne me sens pas capable de me lever. Restez près de moi Ungo, partagez ma couche un moment je vous en prie. »

Elle baissa les yeux, encore honteuse.

« Et veuillez me pardonner. »

Son regard se fit lointain pendant un instant, attiré par quelques nuages cotonneux dans le ciel bleu. Elle était comme eux, noyée par les mauvaises pensées qu'elle déversait sur le monde sans parvenir à échapper à ses démons. Sans cesse, ils lui revenaient jusqu'à ce qu'elle verse de nouvelles larmes éternelles.

« Ainsi vous n'étiez pas un songe. Je pensais avoir rêvé notre rencontre par une nuit si sombre. Et vous voilà, en plein jour, face à moi. »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Ven 5 Jan 2018 - 9:22


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Ungo ne pouvait s’empêcher d’admirer la belle argentée qui, enveloppée de son armure lumineuse, lui rappelait plus l’enfant capricieuse que sa sœur adorée. À ses yeux, elle perdait peu à peu les traits de la dame qu’elle n’était pas et ne serait jamais, pour prendre ceux qu’elle possédait réellement et briller d’un tout autre genre de beauté. Loin de la force dégagée par sa frangine, Pearlescence devenait la petite jument qu’il avait envie de préserver du monde entier. Lui, celui qui s’était toujours persuadé de mourir à la moindre chute, de n’être capable de rien et de devoir se cacher derrière sa famille, comprenait enfin ce sentiment étrange qui broyait son cœur. À la voir ainsi prostrée, nimbée de son armure éphémère et vulnérable, Ungo avait envie de la protéger.
Il se sentait capable de défier le monde, de retrouver, si ce n’était un semblant de beauté, un corps plus jeune et vigoureux. De montrer les dents aux imprudents, de frapper du pied pour intimider et de défendre, au péril de sa vie, l’honneur de sa belle amie. Était-elle seulement une amie ?
Le rire de l’enfant perça ses tympans, strident. Les lèvres entrouvertes sur ses dents blanches, elle se moquait de lui. Ce n’était guère plus qu’un souffle qui s’échappait de sa bouche, mais il se glissait à l’extérieur en sifflant et ondulait ensuite jusqu’aux oreilles du petit étalon. De ses mains potelées, elle applaudit et le félicita pour « avoir gagné une amie et démontré à quel point il était con ». Puis, dans une explosion de lumière et un grand bruit, elle disparut.

Ungo resta pétrifié, le regard perdu dans le vague. Il ne comprenait rien à rien et les nouveaux sentiments qui naissaient en lui ne l’aidaient pas à réfléchir. S’était-il jamais rapproché de qui que ce soit ? Avait-il jamais eu envie de passer du temps en compagnie d’une autre personne que sa famille ? Depuis deux ans qu’il ne parlait plus ni à ses parents ni à sa jumelle, l’étalon n’avait jamais apprécié personne. Vagabond et solitaire, il avait erré sur Horse-Wild sans se poser vraiment, discutant par moment avec les autres sans s’intéresser vraiment. Même seul, il n’avait jamais souffert de solitude puisque, partout où il allait, la petite fille aux grands yeux allait aussi. Aujourd’hui, alors qu’il avait failli quitter Pearlescence, il comprenait à quel point sa vie manquait de « quelqu’un ».

Le petit étalon sortit de ses pensées en sentant le souffle de la jument sur son antérieur. Le frôlement de ses naseaux sur ses poils lui soutira un frisson qui remonta jusqu’à son épaule et mourut en se lançant vers sa croupe. En reposant son regard sur elle, il plissa les yeux comme ébloui et sourit presque malgré lui. Peut-être pouvait-ce être elle, son « quelqu’un »…

Comment ne pas vous pardonner… souffla-t-il tout bas.

Ungo hésita. La perle de bronze dans sa robe d’akènes argentés, il ne voulait pas la déranger. S’il bougeait, l’armure se fissurerait, s’envolerait et disparaîtrait. Le cocon serait détruit et le monde, à nouveau, tendrait ses mains corrompues vers la douce ingénue. Elle serait souillée, la belle argentée, et il ne pouvait pas laisser cela arriver.
L’envie était forte pourtant, de rejoindre ses côtés, et plus forte encore était celle de la toucher. Le petit étalon ne savait plus que faire, tiraillé dans toutes ses contradictions. Étonnamment, il ne pensait plus à fuir. La princesse à ses pieds l’attirait plus sûrement qu’une flamme un insecte et il se sentait comme un minuscule bout de fer happé par un aimant. Toute sa vie semblait vouloir graviter autour de ses crins argentés, mais quelle était sa vie ? Qu’avait-il à donner à la petite jument ? Il n’était que bosses, crevasses et désolation. Cette tache obscure qui gêne notre champ de vision, ce trou noir qui effraie tout le monde. Il n’était rien et ne le serait certainement jamais. L’espoir, voilà bien une chose qu’il n’osait plus posséder.

Un songe, répéta-t-il doucement, en effet, non. Et je vous effraie plus que le pire de vos cauchemars. Voici le monstre, comme je vous l’avais dit, mais vous n’aviez pas voulu me croire. Maintenant vous comprenez que je ne mens jamais.

Si ses mots pouvaient paraître bruts, sa voix était grave mais douce, et son rythme aurait pu endormir un enfant. Il ne cherchait pas à réprimander la belle étoile toujours prostrée, seulement à énoncer la vérité. Cette même vérité qui continuait de laisser un arrière-goût mauvais sur sa langue. Devant Pearlescence, Ungo se sentait prêt à mentir pour la protéger, comme il avait menti à sa sœur auparavant. Le résultat le laissait néanmoins songeur. Il mourrait, pour sûr, si la princesse dans son voile d’akènes argentés se décidait à ne plus ni lui parler ni l’approcher. Et cela n’avait étonnamment aucun rapport avec sa jumelle, ce qui laissa le petit étalon seul face à un nouveau sentiment qu’il tâta du bout des lèvres sans le comprendre vraiment.

Je l’ai cru aussi, avoua-t-il en se couchant délicatement aux côtés de la petite jument, que vous n’étiez pas réelle. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis venu si vite à vous. Vous étiez si belle dans votre nuage d’akènes, et vous tombiez si bien, que je vous ai cru irréelle. Je vous l’avoue, puisque je suis incapable de vous le cacher, si j’avais su que vous existiez bel et bien, jamais je ne me serais approché et je serais resté pour vous l’apparition effrayante à l’horizon.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Lun 8 Jan 2018 - 20:59

Pearlescence n'avait rien d'une guerrière. Elle relevait plutôt de la lâcheté à vrai dire, incapable d'affronter ses peurs, ses démons et les autres. L'idée de se dresser face au danger la terrifiait et elle ne se croyait pas capable de bien des choses, probablement à tort. Ce n'était pas seulement sa constitution fragile, son corps n'était pas son dernier recours après tout. Il lui manquait la motivation, la raison derrière le grand changement. Pour quoi ? Pour qui ? Elle était seule ou du moins le serait le jour où Ocëan Pearl disparaîtrait. Elle ne se leurrait pas, Fifa ne la prendrait pas sous son aile et même la vieille jument pie la laissait voler de ses propres ailes depuis quelques temps, trop fatiguée pour la porter plus loin sur le chemin de l'aube. Perdue dans la nuit sombre, Pearlescence regardait les étoiles briller sans oser se laisser guider.

Ungo ne la regardait plus. Elle aurait voulu s'imaginer qu'il ne supportait plus sa vue cependant le regard vague du petit étalon lui laissait plutôt croire qu'il voyait quelqu'un d'autre. La personne qu'il confondait avec elle peut-être, celle qui était belle et qu'il cherchait en elle, à tort.

« Que regardez vous, Ungo ? »

C'était cruel. Il était tellement plus facile de déverser sur un être fragile toute la haine dont elle se croyait victime. Aigrie, Pearlescence s'en prenait à une âme plus vaine encore qu'elle, un vice qu'on ne lui connaissait que peu : il était rare de trouver plus sensible qu'elle.

Ungo était sous son influence et elle le réalisait seulement, apercevant qu'un frisson le secouait. Elle en était à l'origine et s'en émerveillait. Ce n'était pas le monde qui était corrompu, c'était elle et pour la première fois, elle pouvait gratifier un autre du baiser empoisonné de son mal-être. Jamais encore, elle n'avait rencontré quelqu'un si malléable. Les autres étaient immunisés contre ses mauvaises pensées, les nourrissaient même parfois et pourtant, elle avait soudain les moyens de s'en décharger. Peut-être se sentirait-elle mieux après. Elle en doutait cependant, son fardeau était le sien à porter et si elle pouvait soulager son coeur meurtri jamais elle ne se purifierait totalement. Elle portait la malédiction en elle, était souillée d'une gangrène qu'elle croyait contagieuse sans réaliser qu'elle était la seule à la propager dans ses propres pensées.

Si seulement elle les avait affrontées. La gravité s'en serait vue modifiée. Au lieu d'attirer les moqueries elle aurait pu se joindre aux rires. Son reflet aurait disparu pour laisser place à un être aimé dont la vue seule la ferait sourire. Elle aurait rayonné à chaque fois qu'elle le retrouvait.

« Vous ne m'effrayez pas. Votre présence me rassure. »

L'illusion demeurait. Si elle pouvait le faire souffrir elle pouvait aussi décider de sourire, accepter les vérités que lui énonçait naïvement Ungo. Il ne connaissait pas la vraie beauté, ne l'avait peut-être pas encore observée. Elle tâcha de s'en convaincre. Il voyait quelque chose en elle, une représentation fausse d'une idée qu'il ne pouvait pas envisager.

« Peut-être que vous ne mentez pas mais vous vous trompez. Une ignorance, quelques incohérences. Est-ce là ce qu'on appelle le destin ? Je m'imaginais ne jamais vous revoir. Pouvez vous me promettre que ce n'est pas vrai ? »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Lun 15 Jan 2018 - 16:40


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Ungo détourna ses yeux sombres de la petite jument pour lui dissimuler ce qui s’y trouvait et cacher ce qui pourrait s’y refléter. Pour la première fois depuis deux ans, il sentit au fond de son cœur naître un mal qu’il croyait perdu. Deux années avaient suffi au monde pour vider la coquille de son âme, pour ne laisser qu’un fantôme grotesque, une apparition cauchemardesque qui errait sans but, sans vie. Deux secondes suffisaient à Pearlescence pour remplir le calice de sentiments, donner un souffle nouveau à ses poumons, détruire ses convictions et le faire souffrir plus que de raison. Deux minuscules secondes et quelques mots toujours si bien visés qu’ils se plantaient sans faute là où ça faisait le plus mal.

Le petit étalon ne parvint pas à réprimer le long frisson qui courut sur son dos. Il tressaillit et plissa les yeux pour se concentrer sur l’horizon. Il avait eu tort de se coucher à ses côtés, la fuite n’était que plus dure à engager. Il aimerait atteindre le bout du monde, se séparer à jamais de la belle qui le tourmentait, expirer dans le calme et s’abandonner pour l’éternité. Seul mais accompagné, vivant mais presque mort. Rien de bien reluisant en somme. C’était pourtant ce à quoi il aspirait vraiment. Néanmoins, ce n’était qu’un rêve divin qui se brouillait quand il admirait l’horizon. Comment pourrait-il partir ? Peu importait où son regard se posait, il revenait sans cesse sur la petite jument, glissait sur ses crins et se fixait dans ses grands yeux. Ungo était accroché à elle, suspendu à ses mauvais mots. Il ne pouvait lutter, il se laissait happer. Comment aurait-il pu lui résister ? Il s’en croyait débarrassé, mais elle était bien là : la peur le submergea.

L’étalon sombre ferma les yeux, comme si cela suffisait à tout faire disparaître, à effacer les explications que la belle réclamait. Que pouvait-il faire ? Ungo ne mentait pas. Il ne pouvait même plus fuir. Elle l’avait piégé avec toute l’intelligence dont il était privé. Toute sa vie, il avait été lâche. N’était-ce pas sa façon de mentir ? Éviter les véritables interrogations, éluder les questions, fuir à la moindre embûche. Il n’était pas héros au courage écrasant, au charisme abondant. Il n’était pas non plus le vilain aux mauvaises intentions, au passé piétiné pour mieux embrasser la vilenie du monde entier. Il n’était rien, ne méritait rien. Sa place n’était ni dans un film, ni dans une bande-dessinée. Sa vie ne se résumait même pas. Il n’était qu’une tâche obscure que l’on gratte en haut de la page. Et elle… elle soufflait sur lui, le réchauffait, lui apprenait à espérer, à voir dans le monde ce qu’il avait à donner. Puis elle mordait et il mourait.

Je crains que la vérité ne vous effraie plus que mon corps décharné, murmura-t-il tout bas. Pourriez-vous le supporter ? Vous paraissez si fragile… j’ai peur de vous froisser.

Ungo planta ses iris obscurs dans ceux de la jument. Serait-il prêt à plonger jusqu’aux enfers pour éviter de se faire détester ? Il n’avait pas hésité, quand sa jumelle le lui avait demandé, à dire la vérité. Face à Pearlescence pourtant, il voulait crier au monde que c’était faux, qu’il n’était pas le fou que l’on croyait. Et si elle existait vraiment, sa belle amie immaculée ? Qu’était-ce donc qu’exister ? Lui-même ne faisait guère plus que l’enfant, tout au long de ses journées. Seulement lui, le monde entier le voyait, grimaçait à sa vue, au désastre qu’il était. Parce qu’il était vivant, il avait gagné le droit de faire face aux moqueries, au dégoût et à la peur. Était-ce cela, vivre ? Alors peut-être valait-il mieux être comme la petite fille aux grands yeux, ne pas exister…

L’étalon sombre laissa échapper un sourire triste. Il n’en croyait pas un mot. Le mensonge le bouffait de l’intérieur, brûlait ses veines et amenait son cœur si près de l’implosion… Elle avait crié, la belle argentée, et il n’avait pas oublié. En fermant les yeux, il revoyait la peur qui l’avait inondée. Que ne serait-il pas prêt à faire pour se rattraper, admirer de loin la mariée dans son voile d’akènes argentés et pivoter, s’échapper d’ici et ne jamais l’effrayer…
Ungo préféra ne pas répondre. Ce mensonge avait une douceur qu’il ne connaissait pas. Il glissait dans ses oreilles et apaisait le feu qui brûlait en son for intérieur. Il détestait qu’on lui mente et pourtant, il se sentait prêt à accepter celui-ci. Si les souvenirs de la belle apeurée n’était pas à deux doigts de le faire pleurer, il aurait presque pu rigoler. Elle chamboulait tout sur son passage, la princesse de bronze, et il n’était pas sûr de le détester.

La vérité se tord si facilement, comment savoir qui a raison ? demanda-t-il sans attendre réellement de réponse. Il vous aurait fallu me voir pour vouloir me revoir, et j’ai bien peur que vous ne l’auriez pas voulu si vous m’aviez vu. Ne démentez pas, s’il vous plaît, l’implora-t-il presque, les naseaux au ras du sol, soufflant sur les akènes à ses pieds, sans savoir lui-même ce qu’il essayait de lui cacher.

En relevant les yeux vers elle, il découvrit que la petite jument perdait peu à peu sa beauté. Plus le temps s’écoulait entre eux, plus il prenait conscience de la différence entre sa si forte jumelle et la douce Pearlescence. Oh ! elle n’était pas laide, sa nouvelle amie. Il aimait ses grands yeux, ses crins argentés et sa robe bronzée. Il se dégageait d’elle une fragilité à laquelle il ne pouvait résister. La beauté se retrouve partout, peu importe où le regard se pose. Elle est si commune qu’elle n’a plus de valeur. Elle s’apprécie et se respecte, mais on ne l’aime jamais vraiment. Aux yeux d’Ungo, la petite jument possédait bien plus que cela, une véritable force qui n’arrivait pas à le laisser indifférent. Elle était si mignonne qu’elle le faisait chavirer. L’inconnu s’offrait à lui et l’étalon se laissait tenter sans lutter.

Je m’imaginais ne jamais vous reparler, l’imita-t-il en souriant doucement. Vous vous êtes persuadée d’incarner la faiblesse du monde entier, mais écoutez-vous. Une telle force s’échappe de vous. J’ai fui vos mots car je suis trop lâche pour les affronter. C’est là que je me suis trompé. Vous n’êtes pas fragile, vous êtes plus forte que je ne le serai jamais. Vous n’avez pas besoin de moi, Pearlescence, pas même pour vous rassurer. C’est moi qui ai besoin de vous, avoua-t-il aussi bas qu’il le put, les lèvres aussi brûlantes que s’il avait menti pour la première fois de sa vie.


Dernière édition par Ungo le Mar 23 Jan 2018 - 10:37, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 16 Jan 2018 - 21:30

Pearlescence n'était pas la moule accrochée à son rocher parce qu'elle n'avait même pas la force de lutter contre la marée. L'image était répugnante et elle aurait pu s'y complaire, pourtant.

Elle sentit la peur, bien que distante et réprimée, qui s'emparait d'Ungo et s'en délecta. C'était plus facile d'inspirer la peur que d'en être la victime et le sentir tressaillir contre elle, n'entendre que le bruit de leurs respirations désaccordées, cela la rassurait. Pendant un instant elle se sentit puissante, à défaut d'être la belle que voyait le petit étalon. Mais il n'avait pas peur d'elle. Non cet insolent, ce pauvre fou, avait peur pour elle. Pearlescence s'en indigna, brièvement, puis soupira. Un souffle chaud qui heurta l'encolure d'Ungo qu'elle envisagea de mordre pour lui montrer comme elle était fragile. Elle se contenta de lui donner un petit coup de naseaux, happer quelques crins pour délicatement tirer, le tirer lui du doux rêve dans lequel il avait sombré. Il était temps de se réveiller.

« Ce qui me fais peur, c'est ce que vous voyez en moi, pas ce que vous regardez. Dites moi. »

Quelle sotte. Avait-elle vraiment cru qu'elle impressionnait qui que ce soit ? Elle s'était voilé la face et battit des cils pour éclaircir sa vue. Les akènes argentés brillaient, elle était aveuglée. Le regard obscur d'Ungo l'attirait irrémédiablement et elle ne prit même pas la peine de lutter, se contentant d'entrer son champ d'attraction, de succomber à sa gravité, petit astéroïde à la dérive, météore écorchée avant même de s'écraser. Elle n'était pas tout à fait là, ou plutôt elle observait la scène d'un oeil extérieur, flottant non loin de leurs deux corps prostrés tandis qu'elle tentait de percer le secret de son ami. Le mystère s'épaississait, plus elle l'observait moins ce dernier faisait de sens. Il faudrait qu'il se confie. Elle doutait qu'il le fasse, vu comment elle le traitait.

Elle était une statuette de bronze, une sculpture difforme, la maladresse d'un artiste qui en avait façonné tant d'autres et l'avait cachée aux yeux du monde parce qu'il n'y avait pas de raison de la détruire. Cela ne voulait pas dire qu'elle était là pour être admirée. Tout conte avait sa part d'ombre et Pearlescence n'était que la partie oubliée de la légende, les dégâts collatéraux qu'on ignorait pour célébrer le héros. Pourtant, des êtres se retrouvaient démunis et n'avaient plus que leurs yeux pour pleurer. Elle n'avait toujours eu que ses yeux pour se contempler, horrifiée, et verser des larmes qui venaient troubler son reflet sans jamais pouvoir l'effacer. Elle ne lui répondit pas, préférant souffler sur une tige qui s'envolait, la pousser vers l'avenir malgré son haleine putride, ses poumons fragiles.

« Dorénavant, j'attendrais avec impatience le jour où je vous reverrais. »

Ungo ressemblait à un bateau ivre avec ses regards fuyant qui lui revenaient pourtant constamment. Il était secoué par la houle de leur conversation, bousculé par les vagues de leurs promesses et de leurs questions. Pearlescence s'attendait à tout instant à le voir chavirer. Elle-même se noyait dans ses paroles. Il reconnaissait qu'elle n'était pas fragile, ou du moins pas comme il l'entendait. Elle se sentit gonfler de fierté. Personne n'avait jamais eu besoin d'elle. Elle n'avait jamais cru qu'un jour cela arriverait.

« Cette force s'échappe parce que je ne sais pas la retenir. Elle m'échappe et jusqu'à présent, je ne pensais pas avoir un jour envie de m'en servir. Je veux la partager avec vous, je veux vous prouver que je n'ai plus peur Ungo. »

De nouveau, elle effleura son encolure, écarta quelques crins pour toucher sa peau de ses naseaux de velours. Elle n'avait pas peur de le toucher, pas peur de demeurer contre lui, pas peur de lui parler ni de l'écouter. Maintenant qu'elle se savait capable de le blesser cela n'avait plus d'intérêt. Elle serait là pour le protéger, s'interposer entre la hargne du monde et lui afin de l'épargner. Ungo n'avait plus à souffrir, elle prendrait sa peine pour elle.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 23 Jan 2018 - 13:47


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Dans une explosion de lumière et un grognement menaçant, la petite fille aux grands yeux réapparut devant lui, secouant ses longs cheveux blancs pour attirer son attention. Ses traits arrondis par sa jeunesse étaient tordus sur la haine qu’elle voulait lui montrer. Pourtant, peu importait à quel point elle savait manipuler la vérité, elle ne pouvait pas le lui cacher : c’était la peur qui l’avait appelée. Sournoise, elle s’était glissée jusqu’à son petit cœur gonflé de jalousie et laissait la commissure de ses lèvres toute tremblante. Ungo se reput du spectacle de son amie effrayée.

Combien de fois cela était-il arrivé ? Même face à sa propre sœur, la belle enfant n’osait avoir peur. Jalouse, elle se vengeait sur l’étalon une fois que sa jumelle l’avait quitté, le punissant de ses minuscules poings et de ses gifles pourtant si violentes. Elle hurlait qu’elle se sentait seule quand il n’était pas là pour la regarder, qu’il devait cesser. Ne l’avait-il pas fait ? Sa frangine ne lui parlait plus, il ne la voyait plus. Il s’était entièrement consacré à sa belle amie, ployant sous ses caprices, se laissant mener par le bout du nez sans résister. Il ne détestait pas cela, se laisser mener.

Jusqu’à maintenant, la peur ne faisait trembler ni l’étalon sombre ni l’enfant lumineuse. En symbiose parfaite, l’être vivant accueillait son parasite en souriant, heureux de ne plus être seul pour faire face à la monstruosité d’un monde trop grand. Il caressait ses joues quand elle pleurait, puisait dans sa force quand il flanchait. Sans elle, il tombait dans le plus profond des abysses, se perdait dans le néant infini d’une existence sans intérêt. Avec elle, il se redressait, posait ses yeux sombres sur le monde autour de lui et souriait. Grâce à elle, il vivait.

De quoi pouvaient-ils avoir peur ? Ensemble, ils étaient invincibles, imperméables à ce qui les entourait. Coincés dans leur petite bulle, ils en perdaient la notion de danger. Pourtant, Ungo le sentait toujours, menaçant sa croupe de ses doigts glacés, arrachant des sueurs froides à sa nuque si vulnérable. Il était parfois trop conscient de ce qui le tuerait vraiment quand elle, de son rire cristallin, était l’insouciance incarnée. La fatalité l’empêchait de trembler. L’étalon se savait condamné, à quoi bon redouter ce qui allait tout de même arriver ? Il regardait donc sa fin bien en face, sans ciller.

Et voilà que la petite jument instaurait au fond de lui ce sentiment. Sensible au rapprochement des deux équidés, l’enfant aux yeux rouges comprenait enfin l’effroi. Pearlescence avait ce don pour tout chambouler sur son passage et ne laisser qu’une pauvre âme esseulée, égarée. Ungo ne savait plus que penser et devant la peur de sa belle amie imaginaire, il était plus perdu que jamais.

D’un côté, il s’amusait de ses sentiments, s’en délectait volontiers, conscient qu’il était le seul responsable de tant de changement. D’un autre, il s’inquiétait, s’apeurait à l’idée de la voir le quitter. Et si elle le faisait vraiment ? Si elle décidait de ne plus avoir peur, de ne plus s’énerver pour un étalon que cela amusait ? Puis il regardait les sourcils froncés, la bouche tordue, et avait envie de rigoler. C’était ce genre de pouvoir que la petite jument exerçait sur lui. Comme la lune autour de la Terre, il ne pouvait s’empêcher d’être attiré et ne pourrait plus jamais sortir de ce champ d’attraction, peu importait qu’il le veuille ou non. Il était condamné pour l’éternité.

Pendant quelques temps, j’ai cru voir en vous la sœur que j’ai abandonnée, avoua-t-il. Peu à peu, je cesse d’être aveugle, je vois qui vous êtes vraiment. Et, croyez-moi, vous n’avez rien à lui envier. Maintenant, c’est vous qui m’aveuglez.

Ungo fut soulagé qu’elle éclaircisse sa pensée et ne lui demande pas d’avouer ce qu’il était en train de regarder. Pourtant, il se sentait également mauvais, profiteur des mots qu’elle avait prononcés. Il avait l’impression de la tromper. Parler de sa sœur était douloureux, ramenait à ses paupières closes les souvenirs de son départ, mais parler de la belle enfant l’était plus encore. Pouvait-il s’épancher sur sa folie sans risquer la fuite de sa douce ingénue ? L’étalon n’osait plus espérer. Si sa jumelle l’avait quitté, pourquoi Pearlescence resterait à ses côtés ? Un lien plus fort était censé lier les uns plus sûrement que les autres et pourtant, Ungo se sentait prêt à renier une famille qu’il ne côtoyait plus depuis deux ans pour embrasser celle de la petite jument. Était-ce ainsi que les choses devaient se passer ? Il ne comprenait plus vraiment.

Une larme vint titiller son œil, chatouillant sa paupière, elle tangua sur sa peau et le piqua fortement sans se laisser tomber. Elle attendrait de le revoir, lui, le vilain petit canard qui jamais ne deviendrait beau. Le monstre du conte de fées, attiré par la princesse sans oser la toucher, condamné à aimer de loin pour l’éternité. Pouvait-elle en être sûre ? Lui n’osait pas espérer. Tout pouvait encore changer. Il était idiot, il finirait par lui passer cette envie folle qu’elle murmurait à ses oreilles, tentatrice improvisée. C’était justement parce qu’il était idiot qu’il se laissait avoir. Comme un marin séduit par le chant des sirènes, Ungo se laissa bercer par la promesse. Elle pouvait bien le tuer, qu’importait ! Elle attendrait avec impatience le jour où il lui reviendrait.

Je jure de ne pas vous laisser attendre trop longtemps, murmura-t-il, complètement envoûté.

Ungo se laissait dériver. Sans plus aucun contrôle, il s’accrochait désespérément aux mots de sa belle perle bronzée. Happé par son rythme, il puisait dans son souffle tiède la force de respirer, de se maintenir en vie le temps d’un conversation qui, au lieu de l’épuiser, le revigorait. Éclaboussé par la force de sa compagne, il se sentait puissant, capable de braver un monde qui le mangerait à la moindre embûche. L’intention était tout ce qui comptait et l’étalon en débordait.

Ne la retenez pas, laissez-la glisser. Elle ne s’enfuit pas, elle me noie, dit-il en fermant les yeux, imaginant l’aura de la belle argentée qui recouvrait son propre corps cabossé, donnait une nouvelle vitalité à ses membres décharnés. Oui, à ses côtés, Ungo aussi pourrait être grand. N’ayez pas peur, Pearlescence. Le monde ne vous aura pas. Je ne le laisserai plus vous toucher.

Frissonnant sous le contact si doux de la princesse dans son armure argentée, Ungo se sentit prêt à mourir pour la préserver du mal qui régnait tout autour. Pour l’instant, cependant, il n’y avait qu’eux, le soleil et son incroyable voile d’akènes à plumes. Peut-être était-ce de leur faute, mais l’étalon se sentait pousser des ailes. Noires, effrayantes, à la forme incertaine, elles se déployaient au-dessus d’eux, les enveloppaient de son ombre peu rassurante et retenaient à lui toute la beauté du monde. Ainsi protégé, Ungo contempla le petit soleil à ses côtés, la belle qui scintillait contre sa propre obscurité. Comme Icare attiré par les cieux, il tendit les naseaux, effleura la joue, caressa l’encolure et laissa ses ailes brûler sans résister.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 30 Jan 2018 - 21:03

Ungo avait une soeur. L'aveu la frappa comme un coup de poignard et Pearlescence baissa brutalement la tête. Ainsi, c'était ça. Il ne la voyait pas elle, il voyait sa soeur. Cela faisait sens et pourtant son coeur se serrait, l'étau qui venait de se refermer autour de l'organe palpitant la faisait suffoquer et ses yeux s'embuèrent de larmes tandis qu'elle cherchait une bouffée d'air frais, voulait s'éloigner de l'étalon sans parvenir à se relever. Elle papillonnait des paupières, creusait son maigre poitrail pour happer la moindre goulée d'air salvateur sans tout à fait parvenir à le faire circuler dans ses poumons. Bien sûr qu'elle n'avait rien à lui envier, il la façonnait telle la soeur qu'il avait perdue ! Forte ! Ha ! Tout ce qu'elle n'était pas.
Elle l'avait presque cru, pendant un instant. Naïve.

« C'est elle que vous regardiez ? cracha-t-elle avec hargne. »

Elle se sentait trahie. Et lui, il pleurait. Pearlescence lui lança un regard effaré. Ebahie, elle l'était. Pendant un bref instant elle se pensa sirène. Ainsi il l'avait confondue avec sa soeur, jusqu'à ce qu'il découvre la dure vérité, le visage monstrueux de la créature marine, mi-femme mi-poisson, la face blafarde, la gueule béante, les chicots crochus. L'odeur de marée, le corps visqueux. Rien de celle qu'il avait cru apercevoir à travers la transe dans laquelle le chant maléfique l'avait plongé. Et elle avait chanté ! Une comptine fredonnée et Ungo était tombé dans ses filets. S'était-elle crue capable de séduire un étalon ? Elle, la pauvresse ?
Pearlescence s'en voulu d'avoir été si crédule.

La jument aurait voulu cracher par terre mais n'osa pas. Elle aurait voulu croire à ses belles paroles. Elle ne parvenait pas à savoir si Ungo était un démon tentateur revenu d'entre les morts pour la hanter ou un espoir tremblant, un nouveau départ qu'elle risquait de manquer si elle doutait trop longtemps. Ses naseaux effleurèrent sa joue, plus légers qu'une plume et elle trembla toute entière tandis qu'il caressait son encolure. Elle crut qu'il la brûlait avant de réaliser qu'elle s'embrasait sous l'attention, s'en abreuvait telle une assoiffée.
Depuis combien de temps était-elle désespérée pour un peu d'affection ?

« Vous n'allez pas m'abandonner n'est-ce pas ? Pas comme votre soeur ? »

Elle avait cédé. Brisée, elle s'effondrait en milliers de fragments. Ils n'étaient pas destinés à être ramassés, non, ils laissaient place à celle qu'elle croyait pouvoir devenir à ses côtés. Ungo lui donnait envie de se redresser et rayonner, prouver au monde qu'elle méritait d'être aimée. Pour elle-même et par elle-même. Pearlescence pouvait danser et captiver l'étalon, illuminer le chemin qu'ils avaient l'opportunité de parcourir ensemble. Elle voulait y croire.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Sam 3 Fév 2018 - 10:07


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Obnubilé par la belle sirène et son chant ensorceleur, Ungo avait oublié de s’inquiéter. Il s’était persuadé d’être tiré d’affaires et, sa garde baissée, la sorcière avait attaqué. Comme un dard empoisonné, ses mots sifflèrent dans le vent et le poignardèrent en plein cœur. Que regardait-il, si ce n’était pas sa jolie sœur ni la douce jument à ses côtés ? L’étalon se sentit vaciller. Sa tête pencha dangereusement en avant et il se félicita d’être couché. Debout, il serait tombé. Lourdement, lamentablement, aussi pathétique que le reste de sa vie.

La belle sirène avait cessé de chanter. Retroussant les babines, ouvrant les poings, elle présentait à l’imprudent ses crocs aiguisés, ses ongles griffus. Elle prouvait à l’idiot ce qu’il savait déjà : la plus grande beauté cachait le plus grand danger.

Pourtant, au lieu de fuir son regard inquisiteur, l’étalon sombre le soutint. Il se plongea dans ses grands yeux et cessa de respirer. Perdu dans la mer, territoire de l’effroyable sirène, il n’espérait plus être naufragé, il se laissa noyer.

Non.

Le mot sortit avec le dernier souffle de ses poumons. Dans un sifflement inquiétant, il inspira de l’air à nouveau, redonnant vie à son corps décharné. Il aurait pu se laisser emporter, contempler les enfers s’ouvrir à ses pieds. Un petit mensonge, un oui au lieu d’un non, quelle importance finalement ? Mais la petite fille n’avait pas apprécié. Les mains plaquées sur les joues de l’étalon, elle avait grogné comme un animal enragé. Ungo s’était résigné. Sa belle sirène méritait la vérité. Quelle différence, de toute façon ? Il sentait, au ton de sa voix, qu’un oui l’aurait blessée. Un oui ou un non… la douce Pearlescence n’appréciait pas ne pas être la seule à attirer ses yeux noirs et l’étalon sourit devant son égoïsme. La jalousie de la princesse gonflait son cœur d’une joie intense.

Ungo se laissa envahir par les frissons. Toucher quelqu’un de la sorte, il ne l’avait jamais osé. Les caresses de l’enfant aux yeux rouges ne possédaient pas la même chaleur, la même force. Elles étaient douces et réconfortantes, mais n’avaient rien de comparable au feu ardent qu’il effleurait des naseaux. Pearlescence brûlait devant lui, l’éclaboussait de ses flammes brûlantes. Elle réchauffait un corps qui ne connaissait plus que le froid et les frissons, lui redonnait un semblant de vitalité de son souffle chaud. Puis, quand le fer était rouge de s’être trop brûlé, elle le frappait à grands coups de marteaux, impitoyable, et le façonnait à sa volonté. Ungo n’était plus maître de lui-même, il était esclave de la jolie perle.

Vous l’avez dit, cette nuit-là, commença-t-il en souriant, se remémorant la douce comptine de l’ingénue qui hantait ses rêves les plus fous. J’ai peur de réparer mes erreurs. Ma sœur… il est trop tard pour se faire pardonner. Alors, plutôt que d’essayer de réparer irréparable, j’aimerais ne pas les réitérer. Il fixa la jument droit dans les yeux et s’approcha de quelques millimètres pour capter son attention. Je ne vous abandonnerai pas, Pearlescence. Mais vous, qu’en ferez-vous ?

Ungo se sentit pousser une arrogance et une force qu’il n’avait pas vraiment. Subjugué par la belle à ses côtés, il ne se laissait pourtant pas démonter : il savait, au fond de lui, que la petite jument pourrait charmer n’importe qui. Si elle le voulait vraiment, elle se trouverait quelqu’un de plus beau, avec qui discuter jour et nuit. Quelqu’un qui s’harmoniserait avec ce paysage de conte fées. Quelqu’un qui, à l’inverse de lui-même, n’absorberait pas la lumière qui éclatait tout autour de lui, ni n’écraserait les beaux akènes à ses pieds. Parce que cette possibilité pouvait arriver, Ungo sentait la jalousie gronder au fond de lui, irradier à l’intérieur de ses veines. Il se laissa brûler par le désespoir, car c’était bien de cela qu’il s’agissait : sa colère et sa jalousie prenaient source dans une peur infinie. Si la princesse se décidait à le quitter, il ne pourrait rien faire pour l’en empêcher.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Sam 3 Fév 2018 - 23:56

Pearlescence se gorgeait de soleil pour briller dans un ciel sans étoiles et guider Ungo. S'il ne cessait de la voir il ne pourrait pas la quitter des yeux, pas l'abandonner. En ce jour ensoleillé elle se faisait la promesse qu'il n'aurait plus de raison de regarder ailleurs. Quoi qu'il voit, elle lui barrerait la vue de son corps frêle. Et s'il tentait de fermer les yeux elle s'écraserait contre lui telle une étoile morte, une météore qui embrasserait son corps du sien pour le forcer à revenir à elle, reprendre conscience de son existence. Jamais elle ne le laisserait l'oublier à présent qu'il l'avait remarquée, elle ne s'imaginait pas vivre s'il l'effaçait de sa mémoire. Elle buvait avec avidité ses paroles, mensonge ou vérité cela lui importait peu : elle existait.

Ce n'était pas sa soeur qu'il regardait, c'était elle. L'affreuse, la monstrueuse, mais il était peut-être aveugle et ignorait l'ignominie qu'elle était. Pour une fois elle n'était plus seule et elle allait jalousement garder l'être naïf qui s'était confié à elle. Elle battit des cils, lui accordant toute son attention (à qui la donner, de toute façon ?) et bu ses paroles comme l'eau de jouvence qui n'aurait pas suffit à la rendre belle. Jeune, elle l'était déjà. Et Ungo lui promettait de rester jusqu'à ce qu'elle se fasse vieille. Crédule, il s'offrait à elle et Pearlescence était trop égoïste, trop désespérée pour refuser cette offrande inespérée. Ses griffes refermées autour d'un être si fragile, elle ne risquait pas de l'abandonner de si tôt.

« Vous abandonner pour quoi ? Je n'ai rien d'autre que vous Ungo. »

Elle sourit, d'abord faiblement puis plus franchement. Approchant lentement sa tête de celle du petit étalon, elle ferma les yeux en esquivant ses naseaux, venant bientôt effleurer sa joue de la sienne, les plaquer l'une contre l'autre pour nicher ses naseaux contre sa gorge, un baiser de velours tandis que son souffle chaud venait heurter le poil sombre d'Ungo. Elle ne cachait pas son désir de posséder un être qui lui était entièrement dévoué. Cela redonnait du sens à sa vie sombre et elle croyait presque qu'elle ne serait plus si morne à présent qu'elle avait rencontré le petit étalon. Le monde se faisait enfin à son existence maintenant qu'elle avait quelqu'un à ses côtés. Les akènes cessaient de pleuvoir sur eux et reposaient dans le champ tel un lit d'argent, une traîne de mariée qu'elle était prête à porter pour profiter de ce bref moment de répit.

Qu'est-ce qui lui assurait qu'Ungo ne disparaîtrait pas du jour au lendemain ? Ils s'étaient rencontrés et revus par hasard. Avait-elle la force de le retenir ? Ses belles promesses étaient bien fragiles face au monde cruel dans lequel ils vivaient et leurs volontés conjuguées ne pouvaient peut-être pas réécrire le destin. Si les étoiles tombaient comme des centaines d'akènes soufflés, ils n'y pourraient rien. Comment ramener Ungo jusqu'à elle, s'assurer de toujours le retrouver ? Il ne fallait pas le quitter. Elle battit des cils, inspirant profondément sans jamais se détacher de lui tandis qu'elle déclarait solennellement.

« Je veux rester avec vous. »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Dim 4 Fév 2018 - 18:25


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Le mensonge lui brûla le visage, se faufila entre ses lèvres et glissa le long de sa gorge. Ungo se nourrit de cette chaleur, inclina la tête pour la laisser couler et y puisa un sourire sincère. Il était prêt à aimer ses fausses vérités, à les chercher d’un coup de nez. Il voulait l’entendre dire de doux mots, peu importait à quel point ils étaient faux. Son cœur se gonflait de ce baume réconfortant. Ses beaux mensonges le guérissaient là où ils auraient dû le poignarder. Ses phrases le rendaient docile quand il aurait dû s’insurger. Tout à sa merci, l’étalon se laissait duper.

Pourtant, pouvait-il jurer qu’elle mentait ? Il ne croyait pas que ce soit la vérité, ne voulait pas y croire. La princesse devait avoir à ses côtés quelques bonnes âmes avec qui discuter. Dans son cœur, un être frappait contre les parois quand il lui manquait. Lui-même regardait parfois l’horizon, imaginait la silhouette dorée de sa mère, l’ombre de son père et le charisme de sa sœur. Il essayait de deviner ce qu’aurait été une famille qu’il n’avait pas quittée. Pouvait-il être pardonné ? Quelques fois, il se surprenait à espérer.

Le contact de la belle jument le pétrifia. Son éclat le brûlait. Il ferma les yeux pour se protéger, mais la chaleur irradiait sur sa joue et la lumière de Pearlescence passait à travers ses paupières. Comme toujours, il s’était trompé. Plus idiot que tous, il n’avait pas regardé la vérité. Sa petite ingénue n’était pas une princesse drapée d’une robe de mariée. Il faisait face à une déesse dans son armure argentée qui, de son intelligence divine, le manipulait à sa guise. Fidèle adorateur, il ployait les genoux et priait pour qu’elle accepte de le toucher. Un simple regard lui suffisait, mais la vénus avait posé sur lui ses doux naseaux. Touché par la grâce, Ungo courba l’échine et accepta la servitude éternelle. De toute façon, il n’avait ni l’envie ni les moyens de combattre la déesse à ses côtés. D’un seul mot, elle le détruirait.

L’étalon sombre absorba la lumière de la déesse, s’en abreuva autant qu’il put sans arriver à en tarir la source. Son corps ne brilla pas pour autant. L’obscurité ne se laissa pas envahir, assimilant la lueur sans la retourner. À jamais, Ungo resterait une ombre mouvante, un monstre que l’on ne voulait pas regarder. À côté de sa belle pourtant, il se sentit une nouvelle utilité. Ombre imprécise et intangible, il s’accrocherait aux sabots lumineux de la déesse et défierait le monde entier de l’importuner. Fort de sa laideur, il protégerait sa divinité jusqu’à ce qu’elle se lasse ou qu’il trépasse.

Alors laissez-moi ne plus vous quitter…
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 6 Fév 2018 - 9:53

Elle n'était pas étrangère à la solitude obscure dans laquelle elle errait depuis si longtemps. Loin de l'astre rayonnant qu'était Fifa, de la présence chaleureuse d'Ocëan Pearl, Pearlescence se fondait dans la plus fine des ombres et espérait se faire oublier. A cet instant cependant, elle rêvait de se montrer, affronter le monde aux côtés d'Ungo et lui rappeler qu'ils avaient le droit d'exister. Ensemble, ils pouvaient changer leurs destinées.

Pearlescence n'était pas tant seule qu'isolée : elle s'éloignait de ses proches de son propre chef, une décision tyrannique qui la soulageait du poids de la comparaison mais la noyait dans une  douleur masochiste. Plutôt que tomber en poussière dans l'ombre de sa famille elle se saignait sadiquement. Ungo l'avait prise à son propre jeu, il refermait ses plaies et parvenait presque à la convaincre qu'elle avait le droit et la force de se dresser au même rang que sa grand-mère et sa tante. Etait-ce vrai ?

Ungo courbait l'échine à son contact et Pearlescence apprécia l'emprise qu'elle avait sur lui. Elle avait trouvé plus faible qu'elle, un être sensible à sa maigre existence et cela la comblait d'un chaleur qui irradiait du creux de son coeur jusqu'au bout de ses crins. Avec une telle lumière en elle la jument se sentait enfin exister : la lumière filtrait à travers ses fissures et lui ouvrait le chemin dans la pénombre. Elle se promit de récompenser Ungo en le guidant dans son ombre. Etait-elle enfin proche de la perle dont elle portait le nom ? Sa coquille venait-elle de dévoiler ce qu'elle était vraiment ? Plus que vide, elle contenait un bijou écorché.

« Je vous le demande, Ungo. »

Elle sourit, se détachant à regret pour croiser le regard de l'étalon. Elle effleura délicatement ses naseaux des siens avant de désentrelacer leurs corps allongés pour se relever courageusement et faire face au monde. Qu'il veuille d'eux ou non, ils marchaient et refusaient de s'excuser. Pearlescence fit un pas, puis un autre, lançant une oeillade aguicheuse à Ungo avant de reprendre la course qui l'avait vu s'effondrer. Cette fois cependant, il ne la fuyait pas, elle l'invitait à la poursuivre. Ses foulées légères la portaient maladroitement dans un nouveau nuage d'akènes et elle plongea dans les fourrés avec un rire enfantin.

« Venez ! »

La queue en panache comme elle ne la portait jamais, Pearlescence trottinait patiemment, attendant que l'étalon la rejoigne.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 6 Fév 2018 - 14:33


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Trois ans qu’il arpentait le monde, claudicant comme un mort-vivant, plus laid et idiot que le plus moche des sots. Trois ans qu’il regardait sa belle amie invisible, la suivait où elle le désirait et s’attardait peu auprès des autres équidés. Trois ans, il avait trouvé cela bien long. Renfermé dans sa coquille biscornue, plus solitaire que seul, Ungo s’était laissé emporter par la brise sans jamais se poser. Trois ans pourtant, quelle mince affaire, vraiment ! Face à l’avenir qui se présentait à lui, il n’arrivait plus à regretter.

Blottie contre lui, la belle sentait bon. Il s’imprégna de son parfum, gorgea ses poumons de son air jusqu’à implosion. Dans une expiration lente, il recracha son odeur qui pourtant, resta à l’intérieur, brûlant son sang et faisant battre son cœur. Il craignait qu’elle ne le quitte, mais ainsi pouvait-il garder toujours près de lui un peu de sa déesse. Qui pouvait lui assurer qu’elle ne partirait pas ? Les dieux s’amourachaient puis se lassaient sans cesse, ennuyés de leur longue vie dans un monde éphémère. Tôt ou tard, elle disparaîtrait derrière un tronc d’arbre, dans l’eau d’un ruisseau ou dans la beauté de son armure argentée. Ungo ne se laissait pas abattre pour autant. Il l’acceptait volontiers contre un peu de bonheur partagé.

Sa belle pouvait même le lui exiger ! L’étalon était envoûté, comblé. Il s’était senti si vide, écorché par les mensonges d’un monde vicié. Il ne comprenait pas sa place en ce monde, mais redoutait le prochain, celui que son amie lui promettait. Maintenant que son cœur battait pour protéger l’immortelle à ses côtés, il se sentait entier. La douleur que lui causerait l’absence de Pearlescence près de lui… il ne voulait pas l’imaginer. Sans elle, il se sentait prêt à trépasser. D’un manque pur et simple qu’il ne saurait combler. Ungo était condamné.

L’espace entre eux frigorifia l’étalon qui tressaillit. Il s’était nourri de sa chaleur, mais n’avait pas su se l’approprier. À son contact, le monde prenait des couleurs. Maintenant qu’elle s’éloignait, il redevenait terne et sans intérêt. Le chant des oiseaux avait même cessé. Néanmoins, le  soleil brillait avec autant d’éclats. Décroché du toit du monde, il se hissait sur ses quatre jambes et l’invitait d’un air guilleret. Aveuglé, Ungo resta allongé et frissonna à nouveau. Il lui fallut un certain temps avant de comprendre que sa belle ne fuyait pas, qu’elle l’attendait. Quand il le comprit enfin, il se redressa d’un bond, faillit retomber lourdement, mais se dressa finalement de toute sa faible hauteur. Fier de son corps décharné, il tira son ombre en avant et bondit à la poursuite de la jument.

Pearlescence ? appela-t-il tout bas.

Puis son regard glissa sur l’herbe tendre, remonta le cours d’un ruisseau et tomba sur la déesse amusée. Il approcha à pas léger, comme il n’avait jamais marché, et ronfla des naseaux, se gorgeant à nouveau de l’odeur de sa dulcinée. En approchant, il tendit le museau, effleura la croupe dont il avait tant admiré la courbe dans la nuit qu’ils avaient partagée. Il se surprit à espérer, à désirer la posséder. Le pouvait-il seulement ? La déesse avait plus d’emprise sur lui que lui n’en avait sur elle. Elle s’amusait de cette passade, mais qu’en allait-elle se lasser ? Ungo ne voulait pas y penser.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Mar 6 Fév 2018 - 15:12

Pearlescence ouvrait ses délicats pétales un à un, laissait échapper une délicieuse fragrance qui l'embaumait généreusement. C'était la première fois que cette période particulière ne l'incommodait pas et elle se prêta un instant pour étudier le phénomène étrange. Y avait-il quelque chose à comprendre ? Le vent portait avec lui l'odeur d'Ungo et en effet le jeune étalon approchait, les pas fragiles. Elle l'encouragea d'un regard sombre par-dessus son épaule, les lèvres entrouvertes pour expirer son impatience.

Elle avait voulu jouer à cache-cache en premier lieu mais à présent que son compagnon l'avait rejoint elle était comme pétrifiée, incapable de s'éloigner encore une fois. Le petit mâle l'attirait irrémédiablement et toute sa lumière nouvelle s'engouffrait dans les yeux d'Ungo. Il s'abreuvait de sa présence et elle en avait parfaitement conscience, s'en jouant sans parvenir à une réelle maîtrise de cet individu qui lui était soumis. Elle n'était pas assez sûre d'elle pour le manipuler à sa guise et se contentait de le blesser de quelques mots tranchants pour mieux le voir revenir vers elle. A cet instant pourtant, elle se taisait, l'observant avec anticipation.

La jument tressaillit lorsqu'il effleura sa croupe, sensible aux naseaux qui caressaient la courbe de son arrière-main. L'étalon était soudain plus bruyant, plus présent. Son centre de gravité se mouvait jusqu'à l'être sombre qui se tenait derrière elle et Pearlescence était attentive au moindre de ses frémissements, désirait céder à l'attraction alors qu'elle reculait d'un pas hésitant, sa croupe heurtant le poitrail d'Ungo. Elle secoua la tête, dégageant quelques crins de son toupet et glissant contre l'épaule de l'étalon, frottant sa cuisse contre lui.

Il y avait une façon simple de s'assurer qu'il ne l'abandonnerait pas, de garder éternellement l'étalon à ses côtés, au plus près d'elle. Sa grand-mère le lui avait expliqué lorsqu'elle lui avait parlé de sa naissance, lui assurant que sa mère avait sûrement eut une bonne raison de s'offrir à un mâle pour la concevoir elle. Forte de cette pensée, Pearlescence dressa les oreilles, soufflant à l'intention d'Ungo sans peut-être tout à fait avoir conscience de ce que cela signifiait.

« J'ai besoin de vous Ungo. »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Jeu 8 Fév 2018 - 9:12


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Pourrait-il la retenir de cette manière ? Ungo ne savait plus que penser. Ses idées s’entrechoquaient avec un grand fracas. Son cœur s’emballait dans un tambourinement inquiétant. Il s’imprégnait de l’odeur de Pearlescence sans en comprendre le sens parfaitement. Il avait déjà, dans son errance infinie, croisé une jument effarouchée qui avait roulé de gros yeux effrayés à son arrivée. Alors qu’elle le narguait de loin en hennissant avec joie, sûrement attirée par son odeur de mâle, elle avait pris peur de son apparence et Ungo l’avait regardée détaler sans comprendre.

Pourtant, au fond de lui, il savait. À l’époque, il s’était laissé chatouiller par le parfum de la douce sans s’y intéresser. Il s’était dit qu’elle sentait bon, mais ce n’était pas vers elle qu’il s’était avancé. Le regard rivé sur la belle enfant, il n’avait prêté aucune intention à la jument. Puis, à la voir fuir comme si le diable s’accrochait à ses pieds, il s’était dit qu’elle était complètement cinglée.

Aujourd’hui, il comprenait. Se gonflant de l’odeur de Pearlescence, Ungo caressa son dos quand elle heurta son poitrail. Ses poumons absorbaient plus d’air qu’ils ne pouvaient en contenir et une nouvelle force lui vrillait les entrailles. L’étalon se reposa la question : pourrait-il la retenir de cette façon ?

Le soleil flamboyant glissa jusque son épaule, brûlant son corps sur son passage. Ungo s’abreuva de la douleur qui lui serrait le cœur et laissa l’envie exploser à l’intérieur de lui quand la belle murmura les quelques mots qu’il avait lui-même prononcés plus tôt. Il n’avait jamais espéré que ses besoins soient partagés. Il se laissa tenter.

L’étalon sombre se décala, se gorgea de l’odeur qui, dans le mouvement, afflua à nouveaux jusqu’à ses naseaux. Il tendit l’encolure, toucha la joue de Pearlescence avec délicatesse. Enivré, il ne réfléchissait plus. Les conséquences de ses actes lui semblaient superflues. Ensorcelé, il se laissait dériver, attiré par le parfum de sa déesse adorée. S’il avait réfléchi, se serait-il retenu ? Tout allait si vite…

La respiration sifflante, Ungo admira le petit soleil devant lui. Il en mordilla un rayon, apprécia sa chaleur entre ses dents et serra plus fort le garrot de la jument. Obnubilé par sa beauté, il se laissa submerger par son désir de la posséder, de ne la donner à personne d’autre. Il se devait de la garder jalousement pour lui seul, d’en boucher la vue au monde entier. Alors l’étalon se dressa, surplomba le petit soleil argenté et le recouvrit de son ombre malsaine. La douce éclipse le consuma tout entier et le monde sombra dans l’obscurité.

Comme Icare, Ungo fut brûlé. Frappé par la foudre, il recula à grands pas, effrayé. Qu’avait-il fait ? La chaleur de Pearlescence lui déchirait le ventre. Son odeur lui emplissait la bouche. Choqué par ses propres actes, il contempla la croupe tant admirée, chercha du soutien dans les grands yeux de sa déesse adorée. Pourrait-elle lui pardonner ? Lui-même n’était pas sûr d’y arriver.
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Jeu 8 Fév 2018 - 12:16

Elle se balançait lascivement au soleil, se laissait refléter les rayons dorés de ce dernier dans l'espoir d'ensorceler Ungo, de l'enlacer afin que jamais ô grand jamais il ne la laisse. C'était si simple, quand elle était en possession de tous ses moyens et lui comme envoûté. Pearlescence n'avait pendant longtemps pas cru que les juments détenaient un tel pouvoir sur les étalons. A présent, elle tenait un mâle dans une étreinte si lâche et pourtant si forte qu'elle en était convaincue : il ferait tout ce qu'elle voudrait. Elle se baignait dans cette sensation avec bonheur, adorait subjuguer un être et l'avoir entièrement à sa merci, elle qui avait si souvent été à la merci de celle des autres. Haine ou pitié, elle en avait souffert.

Aujourd'hui, elle ne voulait pas tant faire souffrir Ungo que le retenir à ses côtés et ne jamais le laisser s'échapper. Chacune de ses caresses la faisait frémir, le silence pesait sur eux comme mille promesses qu'il vint sceller en plaquant son corps contre le sien. Le soleil s'effaça pour laisser place à une pénombre étourdissante et son souffle fut coupé comme si pendant un bref instant, le monde avait cessé de tourner. Peut-être s'était-il arrêter pour les contempler mais elle en doutait encore. Qui aurait voulu regarder deux êtres aussi hideux ? Il n'y avait qu'eux dans la clairière boisée où ils s'étaient réfugiés et une rivière courait bruyamment non loin, comme pour se moquer.

Pearlescence sentit soudain Ungo s'éloigner et se retourna vivement, alertée. Ses traits étaient déformés par une émotion qu'elle ne reconnaissait pas, ne voulait pas reconnaître dans les yeux du petit étalon et elle l'approcha en tremblant, effleura ses naseaux des siens puis son chanfrein dans l'espoir de le rassurer. Regrettait-il ? Non, il ne pouvait pas. Elle le refusait. Elle se dressa de toute sa maigre hauteur, voulant effacer le soleil derrière elle pour s'assurer qu'il l'écouterait, qu'il se soumettrait à elle. Ensemble, ils pouvaient éviter le regard des autres en se perdant dans les yeux l'un de l'autre et elle lui interdisait de lui ôter cette précieuse échappatoire.

« Ungo, regardez moi. »

Sa voix se fit plus douce alors qu'elle s'approchait encore, enlaçait son encolure de la sienne.

« Je vous remercie. Grâce à vous je n'ai plus peur. »
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MessageSujet: Re: Akènes à plumes   Sam 10 Fév 2018 - 15:13


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Ungo promena son regard sur la clairière, chercha des yeux la force du courant de la rivière qui grondait non-loin, inspecta la présence de témoins. Il renifla l’air, mais ne trouva que l’odeur de la jument, entêtante, attirante. Ce qu’il avait fait… pouvait-il être pardonné ? Mais devait-il l’être ? Il n’était plus sûr lui-même.

La peur l’étreignait. Non pas parce qu’il regrettait, mais justement parce qu’il n’arrivait pas à s’y résoudre. Au fond de lui, il était fier de ce qu’il avait accompli. Il attendait avec hâte l’avenir qui s’offrait à lui. De tout temps, il avait toujours pensé que demain serait le dernier jour de sa vie, que le moindre obstacle sur sa route le précipiterait dans la nuit infinie. Il n’avait pas peur, il affrontait sa fatalité sans tenter de la contourner. Rien ne le retenait plus ici. Néanmoins, aujourd’hui, il redoutait sa faiblesse, espérait qu’une nouvelle force le garderait en vie. Il voulait voir, au fil des jours, la perle bronze s’arrondir.

Elle l’appelait sa déesse adorée et Ungo répondit en posant les yeux sur la belle jument. Il imaginait déjà toute la beauté qu’elle prendrait dans son rôle de mère aimante. Comment l’imaginer autrement ? Il l’aiderait dans cette épreuve qu’il lui avait imposée. L’étalon tendit le bout du nez, caressa le ventre sa dulcinée et souffla sur le poil bronzé, comme si tout était déjà fait et que rien ne pouvait l’empêcher.

Ungo apprécia le contact de Pearlescence, vint le chercher en collant son encolure contre le sienne, dissimulant sa tête affreuse sous les fils d’argent de sa crinière. Il se gonfla de l’assurance de la jument, recala au fond de lui la peur qui l’étreignait. Et s’il était mauvais ? Sa famille avait explosé si vite… Mais il ne se laisserait pas emporter. C’était à lui de construire un nouveau foyer sur des bases les plus solides possibles. Il ne ploierait plus et ne se laisserait plus marcher sur les pieds.

Je vous protégerai… promit-il sans préciser qui son « vous » englobait désormais.
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